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OBJETS # 2

Groupe Material est un collectif d’artistes travaillant sur des questions tels que qui fait la culture et pourquoi. Quelle est le pouvoir de l’image, de la représentation. Comme eux, nous avons demandé aux habitants de Croisilles de nous montrer un objet qu’il trouvait beau, important, qui représentait leur culture, leur histoire.

On nous a montré :

• Le journal de Mr Darcy de Amanda Grange : Je suis une grande passionnée de lecture. Vraiment, c’est une grande passion. Et celui`-là, c’est un des classiques de la littérature anglaise que j’aime le plus, de Jane Austen. J’aime l’histoire, les personnages : là Amanda Grange donne la parole à un personnage très célèbre de Jane Austen. Est-ce que j’écris ? Oui, moi j’écris quelques nouvelles, mais c’est plus pour moi, je ne publie pas.

• Une paire de chaussures : ça a un rapport au vélo parce que je fais souvent du vélo. Ça fait quelques années maintenant, je me vide la tête, c’est un hobby. Après une semaine de boulot, on se vide la tête en faisant un tour en vélo, une sortie à vélo. Soit à plusieurs, soit je vais tout seul sur le route. Ça peut arriver que je fasse 100 km sur un weekend.

• Un éléphant : Alors, il faut que ce soir un éléphant qui ait la trompe en l’air. Et si on dirige la trompe vers la porte on ne manque pas d’argent dans sa vie. Ça ne veut pas dire qu’on sera riche, mais on n’en manquera pas. Moi je le mets sur un étagère, et il est direction de la porte, et attention, on ne le bouge pas. Ah ouais, faut qu’il soit vers la porte. Je ne sais pas ce que c’est comme croyance, mais j’ai entendu ça une fois à la télé et j’ai dit allez, je le fais. Et je l’avais déjà, mais il était pas bien dirigé.

• La photo d’un soldat anglais : C’est la photo de mon grand-père, qui était soldat, et qui est venu dans ce village à Croisilles, pendant la guerre, la guerre 1914-1918. Nous sommes anglais, nous avons récupéré cette photo dans la maison de mon père. Nous avons retrouvé le journal de mon grand-père : il était à Wancourt et à Bapaume. Et nous pensons qu’il a passé devant cette maison quand il a marché entre Cherlsy et Bapaume. Et ça c’est la raison pour laquelle nous sommes contents d’être ici. Nous sommes anglais, nous sommes venus vivre ici avant de savoir que mon grand-père était exactement passé là. Mais maintenant on sait que cette photo est à la bonne place ici, dans ce village. Cette photo devait revenir ici.

L’évolution, c’est les autres – L. Caroll

Les madeleines de Thibault, le boulanger de Croisilles, et un bon café sont les ingrédients d’un accueil chaleureux chez Caroline bénévole du comité des habitants. Christelle, la vice-présidente, nous y rejoint. Toutes deux habitent Croisilles depuis une dizaine d’années. Ce qui les a marqué : « Quand on croise les enfants, ils nous disent « bonjour ». Et puis, « On peut y naître, y vivre et mourir, parce qu’il y a le nécessaire et le superflu ».
Elles sont, avec 5 autres personnes, à l’initiative de l’écriture d’un livre mémoire de la guerre 14 – 18, sorti ce 11 novembre. C’est quoi l’histoire de ces mémoires ? Voilà comment tout a commencé :
D’abord, il y a eu l’organisation de cafés citoyens pour se retrouver et créer du lien entre les habitants, entre les générations et entre les différents quartiers. Faire que ces moments leur appartiennent. Lors des premières rencontres un flow incroyable de témoignages de la vie pendant la guerre sont remontés à la surface de la mémoire des anciens. Il était incontournable de mettre en valeur ces récits, « Sinon, ça va se perdre. En plus, ils sont une source rare de la vie des civils pendant la guerre. ». L’écriture de ce livre a pris deux ans ! Deux ans d’une aventure humaine et de belles rencontres qui se sont officialisés par la création de l’association « Croisilles, mémoire et nature ». Nature ! Caroline nous explique : « Le paysage n’est pas séparé de l’histoire, Croisilles a été rasée pendant la guerre, de la topographie… ». D’ailleurs, la commune s’inscrit dans une démarche environnementale. La préservation d’une zone humide par exemple… d’où le chantier mares. C’est génial que des habitants s’approprient les enjeux de préservation de ce précieux milieu naturel. « Être bien ensemble dans un environnement sain », en plus chaque action est propice à créer des liens. Les échanges facilitent les échanges… C’est enrichissant ! La diversité des personnes qu’on rencontre est aussi une richesse, l’accueil des migrants en fait partie. Christelle et Caroline nous racontent, si je ne m’ouvre pas à d’autres horizons, je ne connais qu’une sorte de plats, qu’une sorte de conte… La diversité culturelle m’a permis de découvrir des plats délicieux, de découvrir des contes formidables comme Kirikou, apprendre le djembé, des proverbes de sagesse…
À l’image de ce livre qu’ils ont écrit pour graver dans un livre la mémoire des anciens, « Quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle » – Proverbe africain d’Amadou Hamapâté Bâ.

En passant rue de la Fesse

Ce matin, Martine et Marie avaient rendez-vous avec Caroline et Christelle de l’association Histoire & Nature. Juste avant de commencer l’interview, Caroline devait nous présenter Jean-Maurice Opigey, son voisin de 85 ans qui connait bien l’histoire de Croisilles. Jean-Maurice est aussi le propriétaire de la forêt au bout de la rue Jean Soille : c’était un ancien pâturage, et lorsqu’il est parti à la retraite en 2005, il a commencé à planter des arbres. Plus de 600 arbres ! Des frênes, des chênes, des merisiers, des tilleuls, des hêtres, des noyers et bien d’autres. Lors de notre balade d’hier, Bénédicte, Mourad, Dorothée et Lucille ont repéré le tapis de feuilles rouges et or : parfait pour tourner de belles images.

Alors on est allé toquer chez Jean-Maurice et Mado pour leur demander l’autorisation d’aller filmer, « oh oui, bien entendu! ». Ils sont dans leur cuisine, entourés de deux chats lovés sur le canapé, et de 79 autres chats, en bois, en porcelaine ou autre, une vraie collection ! On en profite pour papoter un peu.

Jean-Maurice est né à Croisilles en 1936, où ses parents se sont mariés un an plus tôt. Il a ensuite vécu une dizaine d’année à Avion, pendant la guerre, chez ses grands-parents, avant de revenir dans la ferme familiale, rue Jean Soille, anciennement rue de la fesse, lorsque son père, prisonnier de guerre, revient en France. Le mystère demeure entier concernant les origines du premier nom de la rue… ! Mado est arrivée en 1960 à Croisilles depuis Boisleux-Saint-Marc, elle aussi rue Jean Soille, la maison à côté de celle de Jean-Maurice. Ils étaient voisins, puis ils se sont mariés il y a 5 ans. A la ferme, lorsque Jean-Maurice était agriculteur, il y avait des champs mais aussi des vaches, des moutons, quelques grands chevaux de trait noirs pour labourer, et aussi des pigeons.

Ils ont retrouvés beaucoup de documents à la ferme de l’époque de la guerre, qui ont servi pour le livre de l’association Histoire & Nature. Il en profite pour nous parler de Monsieur Arbeltier, plumassier de métier, et ancien maire de Croisilles entre les deux guerres : il faisait des javelots et des arcs. On jouait beaucoup au javelot dans le nord de la France, Mr Arberltier construisait ces javelots, avec des plumes d’oies. Mado en avait un, mais il s’est perdu entre deux déménagements.

Jean-Maurice nous a ensuite montré un vieux mur, qui date d’avant la guerre, qui reste de ce qui n’a pas été détruit. On le voit de l’intérieur, dans une vieille parcelle de la ferme où il reste encore une ancienne cheminée qui n’est plus utilisé puis on passe par une petite porte qui rejoint le jardin de Caroline (« elle a pas voulu qu’on la rebouche quand elle a acheté la maison »). C’est un mur qui date de bien avant la guerre de 14, qui mélange de la brique, de la pierre branche mais aussi des silex, la pierre est noire et luisante, on y voit même des éclats d’obus. « La façade de la maison était très belle, mais derrière c’était un peu n’importe quoi, pour pas utiliser des beaux matériaux ».

Avant de partir, il me montre la plaque « ancienne rue de la Fesse », c’est lui qui l’a fait poser, pour le souvenir !

Transmissions (Sublimes)

Dorothée a repris le rôle de Camille dans Les Sublimes, la création de la compagnie HVDZ en 2003.
Lucille a joué le même rôle dans la reprise des Sublimes, avec sa promotion au CNAC (Centre Nationale des Arts du Cirques) en 2017. Parce que Les Sublimes est entrée au répertoire du Cirque.
Pour Lucille, c’est une première avec HVDZ.
Pour Dorothée, c’est le retour d’une pionnière des veillées.
Lucille et Dorothée ne se connaissaient pas avant d’arriver à Croisilles. En quelques minutes, elles s’aperçoivent qu’elles ont joué le même rôle dans Les Sublimes.
Histoires de temps qui passe. Histoires de transmissions en cascade.
Dorothée et Lucille répètent au QG  de Croisilles cette chorégraphie qui leur a été transmise à chacune dans des circonstances et des temps différents.
Elles iront la danser dans la forêt de Jean-Maurice. Sous l’oeil de la caméra de Bénédicte. Et ce sera une séquence du film-spectacle de dimanche 21 novembre à la salle des fêtes.

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Objets # 1

Groupe Material est un collectif d’artistes travaillant sur des questions tels que qui fait la culture et pourquoi. Quelle est le pouvoir de l’image, de la représentation. Comme eux, nous avons demandé aux habitants de Croisilles de nous montrer un objet qu’il trouvait beau, important, qui représentait leur culture, leur histoire.

On nous a montré :

• Un livre. « Bienvenue – Marhabaan Bikum – Du Soudan au CAO de Croisilles en passant par la Jungle de Calais ». Ce livre a été écrit par une équipe des habitants de Croisilles et Rémi le directeur de la maison des habitants, ainsi qu’avec 5 Soudanais qui sont arrivés de la Jungle de Calais en 2016. Les Soudanais ont vécu ici sur Croisilles au CAES pendant plusieurs mois. Ils racontent ce qu’ils ont vécu pour quitter le Soudan. C’est un livre très très émouvant. Ils ont, sous forme de dessins, raconté leur émigration avant d’arriver sur Croisilles. Ils étaient 37. Le CAES, c’est l’ancienne maison de retraite qui a été mise à contribution pour les accueillir.
C’était une expérience pleine d’émotions, tant pour eux que pour nous, parce que ça a été un partage énorme, le temps de leur présence ici. Entre l’édition du livre et le concert. Un concert en commun : les Soudanais et l’harmonie de Croisilles. Ça reste des moments très très émouvants. J’aimerais que les gens sachent ce que les migrants vivent et ils seraient beaucoup plus tolérants. J’aimerais qu’on remette de l’humain.

• Une boite à idées. Suite à la création de notre atelier de chant. Chaque participant à l’atelier dépose dedans un petit papier avec des titres de chansons qu’il aimerait voir interprétées dans le cadre de notre atelier chant. L’atelier a été créé avant le premier confinement, et là on vient de reprendre, on  a déjà eu deux ou trois répétitions. C’est un atelier de chant dans lequel on voudrait que les gens déposent à la porte tous leurs soucis et qu’ils viennent ici uniquement pour le plaisir du chant. Le chant est une forme de thérapie.
On essaie d’alterner entre des chansons plus anciennes, genre Bourvil, et des chansons plus contemporaines, comme Les Corons, pour que tout le monde prenne du plaisir. On a fait une chanson de marins en canon, ça a a beaucoup plu.
Dans notre atelier de chant, il n’est pas question de faire des concerts. Ce n’est que pour des moments de détente, des moments où on est bien ensemble.

Chez Geneviève & Robert

Première journée à Croisilles, qu’on clôture avec notre première interview : chez Geneviève et Robert. Ils font partie des habitants qu’on a vu sur les rendez-vous de préparation, puis surtout, on a passé l’après-midi avec Geneviève.
Geneviève et Robert habitent depuis 6 ans à Croisilles, « mais nous sommes normands ! ». Ils sont arrivés à Croisilles pour une question de rapprochement familial : deux de leurs enfants habitent aux alentours, ils souhaitaient voir grandir leurs petites-filles et puis surtout, il fallait penser à leurs vieux jours. Alors ils se sont rapprochés, mais attention, « on ne les envahit pas », on n’est pas dans le même village, on est à 7 km. Ils ont trouvé une maison de plein pied, dans ce village où ils ont pris le temps, avant de choisir de s’y installer, de faire un tour en mairie pour voir un peu la richesse des associations.
Avant d’habiter Croisilles, ils étaient juste à côté de Cherbourg et avant ça à Brest, à Tahiti et en Guyane. Geneviève a été assistante sociale et institutrice, Robert était dans l’armée, du côté de l’entretien, disponible à tout heure.
On nous a dit que Robert était un peu le MacGyver de Croisilles : il ressert les vis des tables du Cube, répare des cafetières, construit une boite à livre dans un frigo qu’il a préalablement dépollué. À Croisilles, ils sont bien, ils ont trouvé leur place, « il manque juste les fruits de mer ».

« On va faire une boucle ronde »

Le rendez-vous était pris depuis des semaines : Geneviève et Katia devaient être nos guides pour cette visite de Croisilles. L’itinéraire a été préparé en amont, validé par les membres du comité des habitants. François (qui pourtant n’avait pas lu l’itinéraire proposé) s’est joint à nous, en compagnie de Daisy.

On a fait le tour de Croisilles : en partant du Cube, notre QG, on est passé devant la résidence des poètes. On a remonté la rue de Fontaine, jeté un œil au chemin de Saint-Martin (on nous a indiqué une jolie balade partant de là). On est passé devant la Mairie par la Grand Place, on a fait l’historique des commerces et on nous a montré la rue où se trouve le béguinage Jean Ferrat. Puis on est descendu par la route départementale (celle en direction de Saint-Léger) avant de tourner rue Eugène Hornez. On est monté jusqu’à la salle omnisports, qui est aussi la salle polyvalente (mais qui n’est pas la salle des fêtes). On est redescendu jusqu’au chemin du Tour et on est remonté  jusqu’à la rue de la Gare en passant par la rue du Moulin. On a traversé la rue du Pont pour voir la résidence de la Ferme puis on a traversé la Sensée (un cours d’eau avec peu d’eau) pour voir la résidence des Prairies. On a laissé Katia devant chez elle, au béguinage des Mimosas, avant de rentrer dans l’éco-quartier pour revenir devant le Cube, la boucle était bouclée.

Et on a appris plein de choses.

On a appris par exemple que le quartier des poètes, c’était avant tout une résidence. Que la gendarmerie n’était plus à Croisilles tous les jours parce qu’elle se partageait avec les villages de Marquion et de Vis-en-Artois. Que la maison des instituteurs est devenue une bibliothèque et que le bar « L’Emeraude » était une quincaillerie où les clous étaient vendus au poids. Qu’il y avait un menuisier avant, et pas mal de café. Que le CAES, c’était l’ancien EHPAD. Qu’il y a une momie dans l’église, mais ça mérite bien tout un article.

On a appris aussi que Croisilles avait été entièrement détruit pendant la première guerre mondiale parce que du haut de sa colline, c’était un endroit stratégique qu’il ne fallait pas laisser aux mains de l’ennemi. L’armée a fondu les cloches de l’église pour faire des munitions, et les habitants ont planqué le mobilier de l’église dans les caveaux pour qu’il ne soit pas détruit. On a appris que sous la grand place, il y avait tout un réseau de sous-terrains : on en a extrait de la craie il y a quelques siècles puis on s’en servait de refuge pendant les bombardements des guerres. On est passé devant la ferme des Poutrain : c’est en partie grâce aux carnets d’Alexandre Poutrain, maire de Croisilles à l’époque, qu’a été écrit « Une histoire de la grande guerre », le livre écrit par 7 habitants sur le Croisilles de 14-18. On rencontre une partie des auteurs dimanche, et les descendantes d’Alexandre Poutrain lundi. On a admiré les façades art-déco de la reconstruction de l’après-guerre et on nous a indiqué les portes auxquelles il fallait toquer pour en savoir un peu plus sur l’histoire du village. On a vu l’un des trois cimetières anglais : trois, parce que pour les soldats qui se sont battus sous le drapeau de l’Angleterre, on ne rassemblait pas les corps, ils étaient enterrés là où il étaient tombés.

On a appris enfin qu’il y avait eu une voie ferrée qui reliait Marquion à Boisleux-aux-Monts et qu’elle n’appartenait pas à la SNCF : c’était une voie d’intérêt local. Elle servait surtout pour la marchandise, et quand elle a été fermée, certaines communes ont racheté le bout de parcelle pour un franc symbolique. A Croisilles, c’est devenu une voie verte. Au mois de novembre c’est boueux, mais c’est très joli. On est passé devant l’ancienne gare, dont il ne reste qu’un tout petit bâtiment.

On serait bien resté encore un peu si la nuit n’était pas tombée, on était bien mais pour un premier jour, on en sait déjà beaucoup !