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le bateau ivre

Peu à peu, la prochaine saison se précise. Ça demande mille rendez vous tous les jours, mais ça n’est pas pour rien. On va de l’avant, on rumine, on réfléchit, on écrit ; on est tantôt chameau, lion, petit enfant, vache et poisson volant. On remonte les cours d’eau pour revenir à la source, la base 11/19. Et on s’élance de nouveau vers des paysages lointains. En rouge et noir.

Pour une convergence dotée d’un contenu

Depuis quelques longues semaines, divers mouvements, accompagnés d’occupations et de blocages, animent le monde étudiant, cependant que des grèves tenaces paralysent en partie le secteur des transports. Tout cela est à vrai dire au relais dans notre pays de mouvements antérieurs, avec occupations de places, qui ont eu lieu dans les dernières années, et qui mettaient en cause la « loi travail ». Mais tout cela peut aussi s’inscrire, à échelle historique, dans ce qu’a ouvert le « printemps arabe », lequel vit en particuliers des saisies populaires de lieux publics aussi massives que durables.

            Force est de constater que pour le moment, aucun de ces mouvements n’a entraîné de modification positive de la situation, pas même de la situation subjective, plutôt marquée, un peu partout, par de sensibles progrès des fascismes identitaires, qu’ils soient nationalistes, religieux, ou les deux en même temps. Le plus fort mouvement de tous, la mobilisation égyptienne, n’a produit que le retour au pouvoir des militaires sous une forme encore plus agressive. Les occupations de place en Turquie ont consolidé la mainmise d’Erdogan sur le pays. Mais on peut aussi voir ici même qu’après Nuit debout et la loi travail, la France a hérité du gouvernement stipendié et ouvertement antipopulaire de Macron.

            L’analyse générale de toutes ces « mobilisations » met très vite en évidence la faiblesse de leur unité apparente, et leur absence de mots d’ordre positifs. « Moubarak dégage » peut rassembler des foules, mais qui ne sont nullement d’accord sur la force politique qui doit remplacer Moubarak. « Faire la fête à Macron » ne dit rien de ce qu’un nouveau pouvoir devrait faire dans les conditions du moment.

            On parle de « convergence des luttes ». Mais sur quoi convergent-elles ? L’hostilité aux réformes menées au pas de charge par le gouvernement Macron désigne bien un adversaire commun, mais aucunement une conviction affirmative commune.. Et mettre à l’ordre du jour cette difficulté diviserait aussitôt le mouvement, chose considérée – à mon avis à tort – comme dangereuse.  Le résultat est que la seule idée avancée pour que les luttes convergent est…le mot d’ordre purement tactique, et en réalité vide, de « convergence des luttes ». Cette tautologie est forcément inactive.

            Je voudrais ici contribuer à la recherche d’un point d’unité plus réel, d’un mot d’ordre en prise sur la situation, qui sans doute introduirait une division politique dans les mouvements dispersés actuels, mais produirait un corps de combat autrement actif et durable.

            Un mot d’ordre unificateur doit proposer un contenu positif effectivement commun aux forces qu’il s’agit d’unifier. Or, qu’y a-t-il de commun entre le mouvement étudiant, la grève à la SNCF, et les mouvements divers dans les institutions du service public, comme les hôpitaux ou la poste ? Le point commun est que tous sont affectés par les projets, en cours de réalisation ou à venir, de privatisation générale de tout le domaine qui relève encore de l’espace public.Certes, ces projets et réalisations ne datent pas d’aujourd’hui, et la gauche comme la droite y ont, dès 1983, activement participé. Mais aujourd’hui, la généralisation de tout cela est le cœur de l’action de Macron. Les étudiants peuvent voir que l’installation d’une sélection à l’entrée des Universités est la porte d’entrée pour un système inégalitaire d’universités privées ; les cheminots peuvent voir que sous couvert d’ouverture à la concurrence, on prépare dans l’ombre et le mensonge un dépeçage de la SNCF au profit de compagnies privées ; les employés des hôpitaux publics peuvent voir qu’après la privatisation des services annexes et l’installation de cliniques privées dans les hôpitaux publics, la privatisation de l’ensemble hospitalier est à l’ordre du jour. Les postiers peuvent envisager qu’après la privatisation du téléphone et compte tenu de la puissance privée des compagnies qui régentent Internet, on brade le courrier ordinaire en en faisant comme ailleurs une annexe des supermarchés ou des épiceries. Et tout le reste à l’avenant.

            Le mot d’ordre unificateur qui s’impose est : Non aux privatisations, quelles qu’elles soient. Non seulement à celles que veut Macron, mais à celles qui se sont constamment suivies depuis les années quatre-vingt, et qui ont préparé le démantèlement de tout ce qui se présente comme un service public.

           On dira que ce mot d’ordre est lui aussi négatif. Mais ce n’est qu’une apparence : il ouvre aussitôt à la question de savoir ce qui va venir à la place des services privatisés, et quelle sera la doctrine générale qui gouvernera ce changement. Le mot de « nationalisation » est à cet égard étroit et inopportun. La « nation » n’a rien à voir dans cette affaire. C’est la dimension collective de l’appropriation qui compte, au regard de l’appropriation privée. La formule positive du mot d’ordre pourrait être :Appropriation collective et désintéressée de tout ce qui relève du bien public. Prioritairement : enseignement, santé, transports autres que familiaux, ports, aéroports, autoroutes, routes et chemins, énergie et eau potable.

           Rappelons au passage que Marx, dans la définition très précise qu’il donne du communiste, ce qui veut dire du militant au service du bien public, lui attribue trois capacités quand il participe à un mouvement contre  « l’ordre politique et social existant »  : il veille à ce qu’aucun intérêt strictement national et chauvin ne vienne dominer la destination universelle de l’action (internationalisme) ; il prend soin de l’ensemble du mouvement et des étapes à venir, et non pas seulement des buts tactiques immédiats (vision stratégique) ; et il situe l’action au regard de la question fondamentale de la propriété. Marx ajoute que ceci doit être fait « quel que soit le degré auquel est parvenu cette question » (communisme réel).

            Aujourd’hui, pour nous, le « degré » en question est fixé par la vague continue de privatisations. C’est avec ce critère en tête que, dans tous les mouvements actuels, nous devons agir et faire des propositions.

           Ma proposition est la suivante : Nous connaissons l’existence historique d’un « ministère de l’économie, des finances et de la privatisation ».. Nous savons aussi qu’existe un« comité de privatisation »,défini comme l’organe technique qui assiste le Gouvernement « dans l’élaboration, la mise en œuvre et le suivi de la politique des entreprises publiques ». Il est tout de même frappant que les « penseurs » de la politique des entreprises publiques soient réunis dans un « comité de privatisation » !

         Je propose qu’une manifestation, faisant converger tous ceux qui, dans tous les secteurs concernés, ont des raisons fortes de s’opposer aux privatisations, se dirige vers le ministère des finances et y proclame ses impératifs :

— La disparition générale, dans tout ce qui concerne la « politique des entreprises publiques », du mot « privatisation », la dissolution de tout organisme afférent, et l’arrêt immédiat de tous les projets relevant d’une privatisation.

— Le réexamen de toutes les « privatisations » opérées depuis la deuxième moitié des années quatre-vingt.

— La création d’un comité de vigilance sur cette question, travaillant notamment sur les diverses formes possibles de l’appropriation collective.

         Je suggère, au cas où vous approuveriez ce texte, au moins dans ses grandes lignes, que vous le diffusiez, lui ou toute variante conforme à vos appréciations, en tous lieux et mouvements qui vous paraissent concernés par le mot d’ordre « à bas les privatisations ».

Merci en tout cas de votre attention.  

ALAIN BADIOU

 

Pas de news

Pas de newsletter pour l’instant puisqu’on n’a pas d’évènements à proposer. Si l’on parle maintenant de notre lecture de No Border et de l’exposition y attenante à la Manufacture (chaussures, facebook et vidéo), pendant le festival d’Avignon, en juillet tout le monde aura oublié. On ne manque pas d’activités d’ici là, mais sur un plan plus strictement administratif. On prépare activement la saison prochaine et on remet en ordre les fichiers. On voulait commander un guide annuaire des spectacles mais ça n’existe plus. C’était pourtant bien utile. Pendant des années, on a feuilleté ce guide pour trouver des aides, des coups de mains, des programmations, des productions. Artcena s’occupe de tout cela aujourd’hui, à la place du C.N.T qui a disparu, qui s’est fondu dans Artcena, tout comme l’association Hors Les Murs. Dirigé par Gwenola David.

« La politique, c’est la distinction entre des populations à la vie soutenue, encouragée, protégée, et des populations exposées à la mort, à la persécution, au meurtre. » Edouard Louis

« Menace d’ultra-gauche » : histoire d’une intoxication médiatique et politique, article paru dans le journal, Nantes révoltée

La dégradation d’un fast-food est décrite comme l’Apocalypse. Macron évoquait récemment, dans un discours très officiel, une terrifiante «mouvance organisée, structurée et engagée dans une démarche insurrectionnelle ». Son ministre de l’intérieur appelle à présent à pourchasser « ceux qui prônent l’insurrection ». Pas un jour ne passe sans qu’un reportage anxiogène sur « la menace d’ultra-gauche » ou un article à charge sur les mouvements sociaux ne soit diffusé. Ces dernières années, pourtant, nous avons surtout assisté à un durcissement considérable des répressions. Des dizaines de mutilations, voire de morts, causées par les armes de la police. Des assignations à résidence d’écologistes. Des procès de militants accusés sans preuve de « tentatives d’homicide » voir de « terrorisme ». Finalement, en agitant le spectre d’une «menace d’ultra-gauche », le gouvernement justifie et légitime à postériori les attaques qu’il porte à celles et ceux qui lui résistent. Pas l’inverse.
Venons en aux faits. Pour justifier la fuite en avant sécuritaire actuelle, les médias nous répètent à longueur de journée qu’il y aurait une « montée de la radicalité » de la contestation, une « augmentation des violences en manifestation ». Un tableau effrayant. Mais, même s’ils sont répétés mille fois, ces mensonges ne constitueront jamais des vérités.
Alors, augmentation de la violence ou pas ? Rapide retour historique sur quelques épisodes de luttes en France contemporaine.
– A la fin du 19ème siècle des mouvements insurrectionnels émergent partout en France alors que les premiers syndicats, fondés par les anarchistes, prônent l’abolition du capitalisme. Dans la première décennie du 20ème siècle, des affrontements très durs ont lieu un peu partout, notamment à Paris, Limoge, Lille ou Nantes, avec des barricades, échanges de coups de feu et incendies de maisons patronales. Quelques années plus tôt, une partie du mouvement anarchiste s’illustrait par des actions particulièrement déterminées, avec des attaques armées contre le Parlement, la police et les patrons. Les émeutes et les attentats font alors la une de l’actualité de l’époque.
– Dans l’entre-deux guerres, le mouvement social se restructure, galvanisé par la Révolution russe. La solidarité internationale est forte. En 1925 par exemple, deux anarchistes américains, Sacco et Vanzetti, sont condamnés à mort. Des manifestations de soutien réunissent des dizaines de milliers de personnes en France. Des émeutes éclatent dans plusieurs villes, dont Nantes, où la préfecture reçoit des tirs d’armes à feu. En 1936, un mouvement de grève puissant arrache de nouveaux droits en France, alors que des groupes de militants de toute l’Europe partent en Espagne lutter les armes aux poings contre le fascisme.
– Après guerre. Dès la Libération, des conflits sociaux extrêmement déterminés éclatent pour réclamer de meilleures conditions pour les travailleurs. En 1947, des grèves insurrectionnelles partent de Paris et du Nord de la France pour s’étendre à tout le pays. Entre autres exemples, un avocat est défenestré du tribunal de Marseille par les grévistes qui réclament la libération de manifestants arrêtés. A Saint-Étienne, 30 000 mineurs affrontent les CRS – qui viennent d’être créés par le gouvernement – et les mettent en déroute. Ils vont jusqu’à capturer certaines compagnies et voler leurs armes ! Dans le Nord, les grévistes font dérailler un train et sabotent des machines, l’armée est envoyée. En 1955, d’autres grèves insurrectionnelles éclatent à Nantes et Saint-Nazaire, avec des affrontements particulièrement violents entre ouvriers métallos et CRS, et l’attaque de la prison et du tribunal de Nantes.
– Est-il utile de revenir sur Mai 68 ? Des millions de grévistes, une pénurie d’essence et de matières premières, des centaines de barricades, des véhicules incendiés, des milliers de policiers blessés. A Nantes, la préfecture est prise d’assaut et incendiée, à Lyon, un policier trouve la mort, à Paris, des émeutes réunissent des dizaines de milliers d’étudiants dans le quartier latin. Partout, des usines et des bâtiments publics sont occupés. Une secousse sociale considérable.
– Dans les années 1970 et 1980, les luttes anti-nucléaires s’illustrent par leur détermination particulièrement élevée. Des chantiers de centrales nucléaires sont attaqués à l’explosif. En Bretagne, le projet de centrale de Plogoff est abandonné après des années d’affrontements quasi-militaires. Des équipements d’EDF sont sabotés ou incendiés dans toute la France. Une péniche accueillant une exposition pro-nucléaire est coulée à Toulouse par une charge explosive. Des manifestations réunissant des dizaines de milliers de personnes se transforment en émeutes géantes.
– A la même époque, plusieurs manifestations marquent les esprits. Par exemple l’attaque d’un meeting d’extrême droite à coups de cocktails molotov par une manifestation antifasciste – en 1973 – et une manifestation nationale de sidérurgistes lorrains à Paris marquée par des affrontements très durs et même des braquages, en 1979 !
– Dans les années 1990, la conflictualité de faiblit pas. En 1994, un mouvement spontané part de la jeunesse. Blocus lycéens et manifestations sauvages. Des émeutes éclatent dans plusieurs métropoles, notamment Lyon, Paris et Nantes, où une armurerie est pillée et des barricades allumées sur le cours des 50 Otages. Les syndicats soutiennent les lycéens inculpés jusque devant les tribunaux. L’année suivante, les grèves de 1995 réunissent des millions de personnes. La gare routière de Nantes est incendiée. A chaque fois, le gouvernement doit reculer et retirer ses projets de lois sous la pression de la rue !
Ces quelques exemples ne sont qu’un court aperçu – très incomplet – de la constellation d’agitations diverses de ces dernières décennies. Comme vous pourrez le constater, en réalité, le mouvement social n’a jamais été aussi faible que ces dernières années. Les médias, qui décrivent une « montée de la violence » mentent sciemment, et fabriquent un discours parfaitement inverse à la réalité. A la lumière du passé récent, faire croire qu’une poignée d’affrontements ritualisés pendant la Loi Travail et un Mac Donalds esquinté représenteraient une « nouvelle menace d’ultra-gauche » est une vaste blague.
Ce qui est une réalité de l’époque actuelle, en revanche, c’est la remilitarisation du maintien de l’ordre. Avec ses nouvelles armes, la police tire à nouveau dans la foule. L’état d’urgence permet à présent aux forces de l’ordre de garder leurs armes à feu en permanence, des manifestants sont très gravement mutilés voire tués, des peines de prison exorbitantes sont distribuées.
Ce qui est tout aussi réel, ce sont les attaques sans précédent du gouvernement Macron, avec une gouvernance ultra-libérale et violente qui ponctionne directement l’argent public pour le redistribuer aux riches, et qui met méthodiquement à sac l’intégralité des conquêtes sociales.
Ce qui est réel enfin, c’est la destruction généralisée de la nature et la catastrophe qui arrive, avec l’extinction des espèces, l’empoisonnement des mers et le bétonnage des terres.
Mais évidemment, le vrai danger semble venir de « l’ultra-gauche ».
« A une époque de supercherie universelle, dire la vérité est un acte révolutionnaire ». Georges Orwell

Lafarge, révélateur de l’hypocrisie vis-à-vis du terrorisme/3 0 avril 2018/Marwen/Géopolitique

Pourtant, à l’issue de la garde à vue nous apprenions que celle-ci avait débouché sur la mise en examen de l’industriel breton. De là à y voir la fin de l’impunité des puissants il n’y a qu’un pas, que je me garde bien de franchir. Tout juste peut on y voir l’amorce potentielle d’une prise de conscience plus globale et une première brèche battue dans le mur de leur impunité. Toutefois, il serait naïf et bien indécent de crier victoire après une telle information. Dans le même temps, en effet, la procédure à l’encontre du groupe Lafarge traine en longueur quand bien même Libération a fait des révélations chocs ces derniers jours affirmant que les services secrets étaient au courant des versement du cimentier à Daech. En ce sens, il me semble que le cas Lafarge est à la fois un symbole de cette impunité en même temps qu’un révélateur de l’odieuse hypocrisie vis-à-vis du terrorisme dans notre pays.

 

La tartufferie incarnée

 

Il y a quelques semaines la France a de nouveau été endeuillée par le terrorisme. A Trèbes, quatre personnes en plus du terroriste ont trouvé la mort. Cet attentat – dont le sacrifice d’Arnaud Beltrame fut le symbole – a rouvert l’hystérie qui ne manque pas de s’emparer du pays dès qu’une attaque terroriste le frappe. Après chacune des attaques que notre pays a subie au cours des dernières années, nous avons eu droit à une litanie de propositions toutes plus liberticides les unes que les autres. Justification des perquisitions administratives quand bien même leur efficacité est nulle ou presque ici, volonté d’enfermer tous les fichés S au mépris de l’Etat de droit là ou encore accusation d’apologie du terrorisme à l’encontre d’enfants de moins de 10 ans, voilà le spectacle dramatique auquel nous assistons sempiternellement.

Nombreux sont en effet les politiciens à avoir fait de l’hystérie post-attentats leur fonds de commerce de la même manière que la stigmatisation des musulmans dans leur globalité au nom d’une prétendue cinquième colonne semble être devenue le nouveau sport national dans le sérail politicien de la gauche de droite à l’extrême-droite. Ces mêmes personnes si promptes à réclamer l’enfermement des fichés S, l’interdiction du salafisme dans un élan de folie ou encore qui justifient la mise en cause d’enfants sont bien silencieuses face à Lafarge qui a selon toute vraisemblance financé le terrorisme pour continuer à pouvoir travailler et mis en danger ses salariés. Cette hypocrisie est insupportable et révèle bel et bien que ce n’est pas tant la lutte contre le terrorisme qui leur importe mais bien de faire tourner leurs petites boutiques électoralistes en jouant sur les peurs et les divisions.

 

Taper fort

 

En regard des faits gravissimes qui sont reprochés au cimentier – et de ce qui, osons le dire, s’apparente à un scandale d’Etat – que convient-il de faire ? Je crois que frapper fort est une impérieuse nécessité. On ne peut pas d’un côté harceler des familles entières en défonçant leur porte et en les sortant du sommeil sur de fumeux soupçons et de l’autre laisser une grande entreprise financer sciemment le terrorisme. Qu’y a-t-il de plus grave entre une personne qui dit « ni Charlie, ni Kouachi » et une entreprise qui participe, au moins indirectement, à la structuration du terrorisme de l’Etat Islamique ? La réponse se situe, me semble-t-il, dans la question.

Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, un certain nombre d’entreprises ont été nationalisées parce qu’elles avaient collaboré avec l’occupant. Il ne me parait pas exagéré ou absurde d’exiger le même châtiment en ce qui concerne le groupe Lafarge. Ce qui s’est, en effet, joué en Syrie entre Lafarge et Daech est assurément l’un des visages les plus odieux du capitalisme, celui qui ne pense que par le prisme du profit sans se soucier à aucun moment d’une quelconque éthique. Il parait que mal nommer les choses participent au malheur du monde alors nommons ce qu’il s’est produit en Syrie : pour de sombres raisons mercantiles, Lafarge s’est associé au fascisme sans aucun scrupule. Ce cas est d’ailleurs là pour signifier à tous ceux qui exigent une utopique régulation morale du capitalisme que celui-ci n’a que faire de ce qu’il considère comme des fadaises. Lutter contre le terrorisme c’est également réprimer sévèrement tous ceux qui se rendent complice de lui et Lafarge semble être l’un de ses plus grands complices. Pour ne pas que cette complicité demeure impunie, nationalisons Lafarge !

Finito…

Trouble, la dernière partie de la résidence, c’est terminé. On a fait une générale ouverte aux proches des turbulents vendredi après-midi, les retours sont très encourageants. Tout le monde était très ému vendredi en fin d’après-midi. On a eu du mal à se quitter.

On tient à remercier toute l’équipe des Turbulents pour leur bel accueil, leurs belles énergies, leur investissement et tous les Turbulents pour exactement la même chose.

On remercie également beaucoup Patricio, Gilles, Fathia et Laititia pour leur collaboration artistique à ce projet.

On attend la suite avec impatience.

« En trois jours, je suis tombé amoureux de la Zad de Notre-Dame-des-Landes »/ Un article de Reporterre /27 avril 2018 /Vincent Krakowski/

Venu pour la première fois à Notre-Dame-des-Landes, quelques jours vers le dimanche 15 avril, Vincent Krakowski raconte ce qu’il a vu de la Zad, des zadistes, de leurs soutiens et de la tension avec les gendarmes mobiles.

Vincent Krakowski s’est rendu sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes du vendredi 13 au lundi 16 avril pour la première fois. Cet ingénieur de formation qui vit dans la Drôme a écrit à Reporterre  en expliquant : « C’est en lisant le récit que vous faisiez de ces événements que j’ai ressenti l’envie d’aller voir par moi-même ce qui s’y passait et de soutenir la lutte contre l’impérialisme du gouvernement. » À la suite de son passage sur la Zad, il a souhaité partager son expérience et nous a envoyé son témoignage. Le voici. 


Comment décrire ce qui passe sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes ? Comment parler de la complexité du mouvement d’occupation des lieux, des énergies qui s’y déploient, des forces qui s’y affrontent sans tomber dans la caricature ? Certain.e.s y sont venu.e.s pour s’opposer au projet d’aéroport. D’autres pour lutter plus largement contre la prédominance du capitalisme, contre un État jugé non démocratique ou encore contre le patriarcat. D’autres encore pour y trouver un refuge, inventer une autre manière de vivre, de produire, repenser le rapport de l’humain à la nature, réinventer les règles du vivre ensemble… en résumé, pour expérimenter de nouvelles formes de sociétés.

Sur la Zad, on trouve des paysan.ne.s, certain.e.s présent.e.s sur la zone depuis toujours, d’autres venu.e.s plus récemment, dont certain.e.s venant de la ville et n’ayant eu jusque-là que peu d’expérience de la terre (des « néoruraux », comme on les appelle). On y trouve également des communistes et des anarchistes, des gens qui étaient bien insérés dans la société et des marginaux, des pragmatiques, des rêveurs et des rêveuses. Certain.e.s sont éleveurs ou éleveuses, d’autres sont véganes. Certain.e.s possèdent des tracteurs pour leurs activités agricoles, d’autres veulent se passer totalement de pétrole. Certain.e.s veulent exploiter la forêt pour avoir du bois d’œuvre et de chauffage, d’autres refusent de tailler la moindre ronce. Et tout ce monde vit là, ensemble, sur les 1.650 ha que compte la Zad, devant concilier avec les un.e.s et les autres, devant apprendre à lutter ensemble pour ne pas se faire écraser par le rouleau compresseur de l’État. Voilà pour le contexte.

Sur la Zad, le 23 avril.

Pour ma part, je souhaite surtout partager certaines images qui m’ont marqué lors de mon bref passage de trois jours sur la zone, du 13 au 16 avril 2018, pendant les opérations policières de destruction des habitats construits par certain.e.s zadistes dans la partie est de la Zad.

Très vite, je suis tombé amoureux de la zone 

Ce qui m’a tout d’abord frappé sur la Zad, c’est le calme et le caractère bucolique de l’endroit par lequel je suis arrivé, des champs et des bois qui jouxtent la fameuse route D281, dont les « chicanes » sont l’une des raisons évoquées par la préfète pour déloger les habitant.e.s des cabanes longeant cette route. Pas un bruit, si ce n’est le chant des oiseaux, des champs tout vert et fleuris, découpés en petites parcelles séparées par des haies bien fournies. Nous étions alors loin des affrontements qui sévissaient depuis le lundi 9 avril. Très vite, je suis tombé amoureux de la zone, de ce bocage préservé, de la flore qui s’y épanouit sans tenir compte du conflit qui embrase la Zad depuis tant d’années. Le lieu est beau et je m’y suis tout de suite senti bien.

Le jour où je suis arrivé, ainsi que les jours suivants, la ligne d’affrontement se situait sur le chemin de Suez entre le carrefour avec la « route des chicanes », au niveau de Lama sacré, et le carrefour de la Saulce avec la D81. Concrètement à quoi ressemble une ligne d’affrontement sur la Zad ? Des barricades où s’entassent pneus, ferraille, carcasses de voiture, branchages et tout un tas de bricoles, derrière lesquelles se réfugient des zadistes au visage plus ou moins couvert, portant keffieh, masque à gaz, casque antibruit, masque de plongée, toisant les gendarmes postés à quelques dizaines de mètres de l’autre côté des barricades. La plupart du temps, c’est relativement calme. Les gendarmes semblent stoïques, les zadistes chantent, scandent des slogans, invectivent ceux d’en face. Mais c’est un calme éphémère et tout à fait instable. Un projectile tiré par un camp ou l’autre et c’est la pluie de grenades lacrymogènes, assourdissantes, incapacitantes ou de désencerclement d’un côté ; pavés et cocktails Molotov de l’autre.

Sur la Zad, le 23 avril.

J’ai moi-même fait l’expérience d’un de ces moments où la situation dégénère en quelques secondes. Le dimanche, lors du grand rassemblement sur la Zad qui a attiré des milliers de personnes, alors que nous marchions dans la boue, à travers champs pour « escorter » une structure en bois construite la veille afin de la rapprocher le plus possible du Gourbi, lieu emblématique de la Zad où se trouve le « non-marché », nous étions avec deux ami.e.s en train de discuter avec un gendarme pour comprendre ses motivations à venir ici déloger les zadistes, lorsqu’une percée a été tentée pour traverser le cordon de gendarmes qui nous empêchait de passer le chemin de Suez nous séparant du Gourbi.

Dès que les gendarmes ont vu la masse de gens arriver en courant, ils se sont instantanément repliés et ont déversé sur nous une grande quantité de grenades lacrymogènes (ce qui a bien sûr mis fin à notre conversation avec le gendarme). Première lacrymo de ma vie. Les yeux me piquent, la gorge me brûle, j’ai un goût horrible dans la bouche et ce malgré le masque en papier et la vaine écharpe que je portais. La plupart des gens présents ne sont pas des habitué.e.s à ce type d’affrontement, manquent d’équipement et reculent en courant à la recherche d’un peu d’air frais. Ainsi ne passons-nous pas. On se regarde alors de loin avec les gendarmes, de trop loin pour encore reconnaître en l’autre un être humain. Et à l’égard du camp d’en face, qui s’est soudainement mué en un groupe ennemi quand quelques secondes auparavant nous dialoguons d’être humain à être humain, il n’y a plus que colère, voire haine envers celui qui nous veut du mal.

J’ai adoré l’humour et la créativité des zadistes qui s’incarnent sur la zone par des graffitis et autres pancartes 

J’ai également été impressionné par l’énergie déployée par les habitant.e.s de la zone et par leur soutien : le nombre de personnes mobilisées, la capacité logistique de gens semblant à première vue désorganisés, capables de préparer des repas de qualité pour des centaines de personnes avec des cuisines rudimentaires, de construire une énorme charpente en à peine une journée et de la transporter sur un kilomètre, de nuit, à travers champs, sans aucun engin motorisé. Et surtout, j’ai été impressionné par leur volonté. Volonté de continuer à lutter quand la puissance de l’adversaire est démesurée, quand tous les jours ce qui a été construit la veille est (à nouveau) détruit, quand les heures de sommeil se font rares, que le bruit de l’hélicoptère, volant juste au-dessus de nos têtes, nous harcèle jours et nuits, que les muscles sont endoloris par l’effort et les longues marches dans la boue, que soi-même ou les ami.e.s ont été blessé.e.s par les éclats métalliques projetés par les grenades de désencerclement, les tirs tendus de lacrymo ou de Flash Ball.

La destruction du Gourbi version 5 (les quatre premières ayant toutes été détruites par les gendarmes lors de précédents affrontements) le lundi où je suis parti [le 16 avril] m’a mis en colère. Que d’énergie mise en mouvement en vain ! C’était couru d’avance et les zadistes le savaient. Ils et elles le savaient mais ont quand même construit et déplacé cette charpente. Tout était dans le symbole : montrer que rien n’entamera la volonté des habitant.e.s à reconstruire, quelques soient les forces déployées en face pour détruire.

Enfin, j’ai adoré l’humour et la créativité des zadistes qui s’incarnent sur la zone par des graffitis et autres pancartes. En voici quelques exemples :

  • « Des collectifs, parce que c’est notre prrrrrojet » (pancarte devant la ferme de la Wardine) ;
  • « Ici, permis blindé pas cher » (pancarte posée là où le blindé des gendarmes s’est embourbé) ;
  • « Destruction : déjà un million d’euros. (Re)construction : prix libre » (pancarte posée au lieu-dit du Gourbi, à l’endroit du non-marché) ;
  • « Nicole Klein m’a radicalisé » (pancarte posée je ne sais plus où, Nicole Klein est la préfète de Loire-Atlantique).
Sur la Zad, le 23 avril.

Et tous les slogans que nous avons chantés lors du transport nocturne, par 300 personnes, de la charpente (2 tonnes et 10 mètres sur 5 à la base !) devant servir à la version 5 du non-marché au Gourbi pour nous donner du cœur à l’ouvrage :

  • « On est plus chaud, plus chaud, plus chaud que le lumbago » ;
  • « On monte plus haut, plus haut, plus haut que l’hélico » ;
  • « Nicole est étourdie, la charpente va au Gourbi » ;
  • « Charpente, debout, soulève-toi ! ».

En terminant ce texte, j’ai une pensée pour toutes celles et tous ceux qui se sont installé.e.s sur la Zad pour lutter contre le projet d’aéroport, mais aussi pour montrer qu’un autre monde était possible, et dont la maison a été réduite en morceaux par des pelleteuses à la demande de l’État. A celles et ceux que l’on présente comme « squatteurs »« casseurs »,« profiteurs du système », qui cherchaient surtout leur place dans cette société dans laquelle elles et ils ne se reconnaissaient pas, vivant de peu de choses, de ce qu’elles et ils trouvaient sur place, de la solidarité qui anime toute la Zad, de la seule force de leurs muscles et de l’intelligence de leur cœur. 2.500 gendarmes, des milliers de grenades, des drones, des hélicos, des camions, blindés et autres pelleteuses, n’était-ce pas exagéré pour expulser cette poignée de rêveurs et rêveuses, pour détruire des habitats uniques en leur genre ?

Trouble infini…

Vendredi matin. C’est le dernier jour. A 14H, on va montrer notre travail à une petite poignée de personnes triées sur le volet pour avoir des retours et clôturer cette période de résidence.

Tout le monde est excité, un peu stressé, faut bien le dire. Troublés, peut-être.
Mais aussi, très content du travail effectué depuis 7 semaines désormais.

HVDZ va être bien triste ou du moins, ému de partir ce soir. Mais on sait qu’on revient en septembre et comme le dit le vieux proverbe: A tout vivant, une fin!