danser dans des chaînes

VINCENT MACAIGNE N’A PAS JOUÉ AU THÉÂTRE DE LA COLLINE

Par les Les Intermittent.es du chaos

paru dans lundimatin#150, le 18 juin 2018

Après leur intervention à l’Odéon le 7 mai dernier, les Intermittent.es du désordre, rebaptisés, le temps d’un spectacle, Intermittent.es du chaos, ont frappé à nouveau le mardi 12 juin lors de la représentation de Je suis un pays, le nouveau spectacle de Vincent Macaigne joué au théâtre de la Colline.

Nous relayons ici leur nouveau communiqué qui insiste sur l’hypocrisie de celui qui appelle à « mordre le système » et « être libre » tout en refusant absolument de se prêter au jeu de l’interruption de son spectacle.

« C’est l’énergie de la jeunesse qui vient buter sur le monde actuel. »
(Présentation du spectacle Je suis un pays.)

Mardi 12 juin, les Intermittent.es du Désordre se sont fondus à la masse des spectateurs du Théâtre de la Colline pour questionner la sincérité de la démarche participative et subversive de Vincent Macaigne, metteur en scène du spectacle Je suis un pays/Voilà ce que jamais je ne te dirai.

Pour préparer notre pièce, nous nous étions plongé dans l’univers du metteur en scène. Dans ses présentations de spectacle, dans leurs propos, dans les interviews donnés par le plus punk des metteurs en scène, nous nous étions reconnus. Nous y avons lu un appel. Nous avons voulu y répondre.

« Si je bouscule le public, c’est qu’il a été pendant trop d’années discipliné, sage à l’extrême, bien à sa place. Au final, au regard de l’histoire du théâtre, ce que je propose est tout à fait archaïque. »
(Vincent Macaigne au magazine Poly le 11.02.2018)

Les Intermittents du Désordre avaient annoncé leur venue, un peu comme une blague. La Colline et Vincent Macaigne les ont pris au sérieux. Par mail, ils nous ont invités à discuter en amont de la date annoncée du 14 juin pour trouver le meilleur moment pour réaliser l’intervention.

Réel intérêt pour la démarche ? Désir de récupération ? D’encadrement ? Peur ? Excitation ? Nous ne savions pas ce qui motivait cette prise de contact. Nous avions en tout cas réussi à créer un espace potentiel de dialogue.

« Mordre le système.
Tout demander, et tout vouloir.
Décliner quand on nous offre un bout de viande.
Mais vouloir la vache en entier.
Le monde est grand. Être libre.
Réfléchir à voix haute.
Ne pas tourner sa langue sept fois avant de parler et regretter après avoir parlé.
Y croire. »
(Sms de Vincent Macaigne au Cahiers du Cinéma le 04.03.2016)

Suivants les préceptes énoncés par le metteur en scène, nous ne voulions pas rencontrer Vincent Macaigne avant le spectacle ni réfléchir avec lui à la forme de notre intervention. Accepter le bout de viande et ne pas vouloir la vache en entier aurait été un non sens. Organiser le désordre c’eût été le faire entrer dans le rang et de façon hypocrite, sous la bénédiction d’un pouvoir, c’est-à-dire déguiser l’ordre, l’accepter.

« Car donner la parole c’est l’avoir d’abord confisquée. (…)
Puisque les éditos des théâtres nous y invitent sans cesse, nous prenons la parole. Mais nous entrons dans le débat public avec nos conditions, c’est-à-dire à notre heure, avec nos textes, nos mots, avec notre travail de concertation, de réflexion, de répétition. Pour n’être plus pris de cours, nous faisons irruption. »
(Communiqué des Intermittent.es du Désordre 25.05.2018)

Nous avons donc préparé la venue d’un groupe de spectateurs actifs pour le 12 juin, soit deux jours avant la date annoncée et attendue par Vincent Macaigne. Nous avons pris au mot ses appels à l’indiscipline, et au désordre, répétés en boucle, comme une dédicace, dans les vidéos de son spectacle Voilà ce que jamais je ne te dirai.

Constatant qu’il incite les spectateurs à investir le plateau, à improviser, à danser, nous avions écrit une chorégraphie pour spectateurs que nous danserions au moment où il les faisait monter sur le plateau, emmitouflés dans des tuniques de protection blanches, une lampe frontale sur la tête.

Nous voulions faire écho à la violence de la vision du monde proposée dans le spectacle par une démonstration de douceur. Nos spectateurs du désordre nettoieraient la scène jonchée de débris, de sang et de boue, en référence aux nettoyages des camps d’exilés de Paris. La chorégraphie accompagnée de la lecture d’un conte original avait comme titre « Vincent range ta chambre. »

Mais le soir de notre intervention et à l’opposé des velléités participatives du spectacle, dansant et explorant la scène, nos spectateurs en action se sont fait pousser dans le bas du dos. Des comédiens répartis parmi les spectateurs leur ont demandé de s’asseoir à l’oreille « Ça suffit, il faut s’asseoir maintenant. Asseyez-vous ».

« Le public est un acteur, un être vivant. En Suisse, il est plus participatif. À Paris, on verra. C’est une entité qui change tous les soirs. Et je demande aux acteurs de jouer avec cette liberté qu’on donne au public. »
(Vincent Macaigne au journal Le Point le 19.11.2017)

Ce soir-là, alors que le groupe de spectateurs investit le plateau dans une chorégraphie travaillée, l’un d’entre eux, monté en régie le sourire aux lèvres, tend la main au plus punk des metteurs en scène. « Coucou Vincent, tu voulais nous voir avant jeudi, nous voilà ». Tout cela est d’abord une blague mais Macaigne n’est apparemment pas sensible à notre humour.

En fait, il est terrifié « ah, c’est vous… attendez, non, pas maintenant, euh, on va arrêter le spectacle, attendez, attendez, s’il vous plait, on va allumer la salle » On lui demande de ne rien faire et de simplement nous prêter son micro mais il rallume les lumières, désamorce le malentendu en introduisant les Intermittent.es du désordre comme « une pause, avant que le spectacle ne reprenne. ». Il nous interdit également d’utiliser son micro.

Sur le plateau, ses acteurs, sensés jouer avec la liberté donnée au public, disparaissent. Ne restent que les yeux tétanisés de celui qui s’accroche à son micro du haut de sa régie, comme un enfant qui ne voudrait pas prêter son jouet. Quelques minutes après que le public ait ri et applaudi l’image tordante d’un CRS déversant des litres de sang sur le corps d’une victime, nous découvrons ce même public pétrifié sur son fauteuil devant le spectacle épuré de quelques spectateurs.

Des grands discours, des grandes phrases ne restent que Vincent Macaigne pris à son propre jeu, descendant sur le plateau à la fin de notre intervention pour nous fustiger d’avoir refusé de préparer le moment avec lui et se lançant dans une grande défense du théâtre public.

« On ne fait pas du théâtre pour gagner de l’argent » clame-t-il héroïquement. « Non, pour le dépenser. » répond l’une des nôtres en sortant. « J’ai proposé aux Intermittents du chaos (sic) de se rencontrer pour organiser leur prise de parole, ils n’ont pas répondu à mon invitation ».

Macaigne voulait donc réellement encadrer une intervention spontanée… Drôle de conception du désordre qu’il associe dans un lapsus lourd de sens au chaos. Le désordre dont il se revendique lui fait-il peur ? Il ne crée pas un espace d’imprévu, il lui en donne seulement l’apparence. Car sinon pourquoi interrompre le spectacle, pourquoi faire disparaître les comédiens, pourquoi rallumer les lumières, s’expliquer, dire « à tel moment ce n’est plus mon spectacle » ? Pourquoi vouloir préparer, vouloir interrompre, vouloir encadrer ?

« Elles virent une salle moite, et des mains qui se claquent les unes contre les autres,
Les unes pour les autres,
L’étroitesse des fauteuils,
L’étroitesse des rangées pour accéder aux fauteuils
Et l’étiquette des prix sur le velours.
Elles virent qu’elles se ressemblaient toutes
Et que parlant de ce qu’elles étaient au monde
Elles en oubliaient le monde. »
(Extrait du spectacle Vincent range ta chambre, 12.06.2018)

La salle applaudit les explications du metteur en scène comme elle a applaudi, deux minutes plus tôt l’intervention des Intermittent.es du désordre. Même geste mécanique, même indifférence, applaudissant un geste puis le geste contraire sans se formaliser. À force de tout mettre sur une même échelle de valeur, à force de brouiller les pistes, à force de cynisme, le spectacle obscène et décadent d’un artiste bourgeois mégalomane s’adressant à une bourgeoisie anesthésiée réussit sa visée cathartique.

On a hurlé le mot révolte pendant 4 heures jusqu’à le vider de toute sa substance. Le spectacle est terminé.

Nous sortons décontenancés de cette salle où tant de bruit cache tant de vide. Plus tard dans la soirée, nous recevons un texto du punk au cœur tendre : « Il fallait se parler plutôt, je trouve ça immensément triste autant d’incompréhension. »

C’est vrai, c’est triste. Car Vincent Macaigne croit sûrement à la sincérité de sa démarche. Il ne se rend peut-être pas compte que son cynisme est le plus grand instrument du pouvoir en place et de l’ordre qu’il croit combattre.

En ridiculisant l’indignation, en brouillant les cartes, en tenant un discours à l’opposé de ses actes, en satisfaisant le temps d’un soir la libido insurrectionnelle des spectateurs bourgeois, en construisant la déconstruction, en l’enfermant dans un cadre, en célébrant les vices, les égoïsmes, en rendant la révolte cool, tendance, en proposant un faux questionnement, en baignant tout cela dans des fûts de bière gratuites offertes par une institution publique à des privilégiés, et en faisant de ces gestes des engagements, Macaigne rend le monde incompréhensible.

« Je trouve ça immensément triste autant d’incompréhension », ces mots nous trottent dans la tête…

Les Intermittent.es du chaos

comme un lundi sous les nuages

La réunion est terminée. C’étaient une longue réunion. Chacun.e a son idée sur le mieux vivre ensemble avec des adolescents. C’est pour le projet « Close to me » qu’on réalise avec le Grand Bleu de Lille, la saison prochaine. On a fini vers treize heures et chacun.e est retournée à ses activités du jour. Guy devait aller à Paris pour la remise du prix du théâtre de rue à Nadège P. mais les trains l’ ont contraint à renoncer. Il aurait suffi qu’il y fonce en bagnole mais c’était un peu trop juste étant donnée sa conduite lente et fatiguée. A quand la voiture sans permis ? Aujourd’hui Euralens à midi et présentation de « Close to me » au Grand Bleu. Bises à tous et toutes.

Des cormorans sur le canal d’Aire

On fait des réunions pour préparer les actions de la saison prochaine. Ça turbine. Aujourd’hui à 10 heures on fait un point tandis que d’autres points seront organisés dans les jours et les semaines à venir avant le grand saut estival et ses festivals, Avignon et Avignon, Aurillac, Châlons, Furies (c’est déjà maintenant) et Steenworde en septembre avec l’Epopée. Du grain à moudre par dessus la tête. Faut pas tarder pour arriver à l’heure. La réunion a lieu à Loos en Gohelle, sur la base du 11/19. Et sans oublier les Turbulents qui reprennent en juillet et à la rentrée (création en septembre).

Il reste des places au stage de Firminy, animé par Hvdz.

Samedi 16 juin 2018. Retour de Firminy. Après un bref aller-retour pour préparer notre action-formation de Veilleur.e.s qui aura lieu dès le début de saison 2018/2019. On a passé la journée de jeudi à discuter et à arpenter la ville pour se faire une idée de la géographie de la cité. On a été très bien accueilli.e.s par les gens de la ville. Et par les responsables de l’association Superstrat qui organise des résidences d’artistes et des formations tout au long de l’année. Superstrat était installé à Pontempeyrat, haut lieu de recherches et de stages de spectacles vivants. Aujourd’hui Superstrat n’a plus de locaux attitrés et essaime dans toute la région, Auvergne et Rhônes Alpes. A Firminy, il y avait des mines de charbon et des terrils, qu’on appelle là-bas des crassiers. Cette ville se trouve à quelques encâblures de Saint Étienne et souffre aujourd’hui beaucoup du chômage et de précarité sociale. C’est la ville de l’architecte Le Corbusier qui lui a donné une réputation mondiale. La ville est architecturalement et urbanistiquement belle, avec des grands espaces verts à l’intérieur des ensembles d’habitations et sur tout le pourtour qui est vallonné et couverts d’immenses forêts. On ne distingues plus les crassiers qui sont aujourd’hui recouverts par la végétation. Des chênes, probablement.

Tout va bien, petit.e ! Tout va bien !

Une saison très chargée à partir de septembre. C’est la saison 21018/2019. Y a du pain sur la planche. On a suffisamment de dates pour demander l’aide de l’Adami sur No Border et on a décroché le soutien de la commission cirque au national. On a bien de la chance. On a revu hier la vidéo de Whish you where here (il faudra changer ce titre, même s’il est joli, car il n’a rien à voir avec ce qu’on a présenté en fin de résidence à la base 11/19 dans la salle 1, de la scène Nationale de Culture Commune). On reprend les répétitions (3 jours) en juillet avec les Turbulents à Paris pour une création en Septembre. Puis s’enchaineront mille et une actions en France et en Belgique dont le création de No Border et Wulverdingue de Lucien Fradin. On n’a plus de nouvelles de la Réunion. Comme nous a dit le co directeur  du Phenix de Valenciennes, qui pose sa candidature à la Rose des Vents de Villeneuve d’ Ascq puisque Didier Thibaut fait valoir ses droits à la retraite, tout comme Philippe Mourrat de la maison de Métallos l’a fait dernièrement, il a fallu faire des choix. On n’est pas mal servi, on a connu des temps beaucoup plus difficiles. Et sans compter qu’on approche du bout. L’horizon dessine ses contours de plus en plus clairement. Rahan se rapproche du soleil.

Pour une convergence dotée d’un contenu

Depuis quelques longues semaines, divers mouvements, accompagnés d’occupations et de blocages, animent le monde étudiant, cependant que des grèves tenaces paralysent en partie le secteur des transports. Tout cela est à vrai dire au relais dans notre pays de mouvements antérieurs, avec occupations de places, qui ont eu lieu dans les dernières années, et qui mettaient en cause la « loi travail ». Mais tout cela peut aussi s’inscrire, à échelle historique, dans ce qu’a ouvert le « printemps arabe », lequel vit en particuliers des saisies populaires de lieux publics aussi massives que durables.

            Force est de constater que pour le moment, aucun de ces mouvements n’a entraîné de modification positive de la situation, pas même de la situation subjective, plutôt marquée, un peu partout, par de sensibles progrès des fascismes identitaires, qu’ils soient nationalistes, religieux, ou les deux en même temps. Le plus fort mouvement de tous, la mobilisation égyptienne, n’a produit que le retour au pouvoir des militaires sous une forme encore plus agressive. Les occupations de place en Turquie ont consolidé la mainmise d’Erdogan sur le pays. Mais on peut aussi voir ici même qu’après Nuit debout et la loi travail, la France a hérité du gouvernement stipendié et ouvertement antipopulaire de Macron.

            L’analyse générale de toutes ces « mobilisations » met très vite en évidence la faiblesse de leur unité apparente, et leur absence de mots d’ordre positifs. « Moubarak dégage » peut rassembler des foules, mais qui ne sont nullement d’accord sur la force politique qui doit remplacer Moubarak. « Faire la fête à Macron » ne dit rien de ce qu’un nouveau pouvoir devrait faire dans les conditions du moment.

            On parle de « convergence des luttes ». Mais sur quoi convergent-elles ? L’hostilité aux réformes menées au pas de charge par le gouvernement Macron désigne bien un adversaire commun, mais aucunement une conviction affirmative commune.. Et mettre à l’ordre du jour cette difficulté diviserait aussitôt le mouvement, chose considérée – à mon avis à tort – comme dangereuse.  Le résultat est que la seule idée avancée pour que les luttes convergent est…le mot d’ordre purement tactique, et en réalité vide, de « convergence des luttes ». Cette tautologie est forcément inactive.

            Je voudrais ici contribuer à la recherche d’un point d’unité plus réel, d’un mot d’ordre en prise sur la situation, qui sans doute introduirait une division politique dans les mouvements dispersés actuels, mais produirait un corps de combat autrement actif et durable.

            Un mot d’ordre unificateur doit proposer un contenu positif effectivement commun aux forces qu’il s’agit d’unifier. Or, qu’y a-t-il de commun entre le mouvement étudiant, la grève à la SNCF, et les mouvements divers dans les institutions du service public, comme les hôpitaux ou la poste ? Le point commun est que tous sont affectés par les projets, en cours de réalisation ou à venir, de privatisation générale de tout le domaine qui relève encore de l’espace public.Certes, ces projets et réalisations ne datent pas d’aujourd’hui, et la gauche comme la droite y ont, dès 1983, activement participé. Mais aujourd’hui, la généralisation de tout cela est le cœur de l’action de Macron. Les étudiants peuvent voir que l’installation d’une sélection à l’entrée des Universités est la porte d’entrée pour un système inégalitaire d’universités privées ; les cheminots peuvent voir que sous couvert d’ouverture à la concurrence, on prépare dans l’ombre et le mensonge un dépeçage de la SNCF au profit de compagnies privées ; les employés des hôpitaux publics peuvent voir qu’après la privatisation des services annexes et l’installation de cliniques privées dans les hôpitaux publics, la privatisation de l’ensemble hospitalier est à l’ordre du jour. Les postiers peuvent envisager qu’après la privatisation du téléphone et compte tenu de la puissance privée des compagnies qui régentent Internet, on brade le courrier ordinaire en en faisant comme ailleurs une annexe des supermarchés ou des épiceries. Et tout le reste à l’avenant.

            Le mot d’ordre unificateur qui s’impose est : Non aux privatisations, quelles qu’elles soient. Non seulement à celles que veut Macron, mais à celles qui se sont constamment suivies depuis les années quatre-vingt, et qui ont préparé le démantèlement de tout ce qui se présente comme un service public.

           On dira que ce mot d’ordre est lui aussi négatif. Mais ce n’est qu’une apparence : il ouvre aussitôt à la question de savoir ce qui va venir à la place des services privatisés, et quelle sera la doctrine générale qui gouvernera ce changement. Le mot de « nationalisation » est à cet égard étroit et inopportun. La « nation » n’a rien à voir dans cette affaire. C’est la dimension collective de l’appropriation qui compte, au regard de l’appropriation privée. La formule positive du mot d’ordre pourrait être :Appropriation collective et désintéressée de tout ce qui relève du bien public. Prioritairement : enseignement, santé, transports autres que familiaux, ports, aéroports, autoroutes, routes et chemins, énergie et eau potable.

           Rappelons au passage que Marx, dans la définition très précise qu’il donne du communiste, ce qui veut dire du militant au service du bien public, lui attribue trois capacités quand il participe à un mouvement contre  « l’ordre politique et social existant »  : il veille à ce qu’aucun intérêt strictement national et chauvin ne vienne dominer la destination universelle de l’action (internationalisme) ; il prend soin de l’ensemble du mouvement et des étapes à venir, et non pas seulement des buts tactiques immédiats (vision stratégique) ; et il situe l’action au regard de la question fondamentale de la propriété. Marx ajoute que ceci doit être fait « quel que soit le degré auquel est parvenu cette question » (communisme réel).

            Aujourd’hui, pour nous, le « degré » en question est fixé par la vague continue de privatisations. C’est avec ce critère en tête que, dans tous les mouvements actuels, nous devons agir et faire des propositions.

           Ma proposition est la suivante : Nous connaissons l’existence historique d’un « ministère de l’économie, des finances et de la privatisation ».. Nous savons aussi qu’existe un« comité de privatisation »,défini comme l’organe technique qui assiste le Gouvernement « dans l’élaboration, la mise en œuvre et le suivi de la politique des entreprises publiques ». Il est tout de même frappant que les « penseurs » de la politique des entreprises publiques soient réunis dans un « comité de privatisation » !

         Je propose qu’une manifestation, faisant converger tous ceux qui, dans tous les secteurs concernés, ont des raisons fortes de s’opposer aux privatisations, se dirige vers le ministère des finances et y proclame ses impératifs :

— La disparition générale, dans tout ce qui concerne la « politique des entreprises publiques », du mot « privatisation », la dissolution de tout organisme afférent, et l’arrêt immédiat de tous les projets relevant d’une privatisation.

— Le réexamen de toutes les « privatisations » opérées depuis la deuxième moitié des années quatre-vingt.

— La création d’un comité de vigilance sur cette question, travaillant notamment sur les diverses formes possibles de l’appropriation collective.

         Je suggère, au cas où vous approuveriez ce texte, au moins dans ses grandes lignes, que vous le diffusiez, lui ou toute variante conforme à vos appréciations, en tous lieux et mouvements qui vous paraissent concernés par le mot d’ordre « à bas les privatisations ».

Merci en tout cas de votre attention.  

ALAIN BADIOU

 

Pas de news

Pas de newsletter pour l’instant puisqu’on n’a pas d’évènements à proposer. Si l’on parle maintenant de notre lecture de No Border et de l’exposition y attenante à la Manufacture (chaussures, facebook et vidéo), pendant le festival d’Avignon, en juillet tout le monde aura oublié. On ne manque pas d’activités d’ici là, mais sur un plan plus strictement administratif. On prépare activement la saison prochaine et on remet en ordre les fichiers. On voulait commander un guide annuaire des spectacles mais ça n’existe plus. C’était pourtant bien utile. Pendant des années, on a feuilleté ce guide pour trouver des aides, des coups de mains, des programmations, des productions. Artcena s’occupe de tout cela aujourd’hui, à la place du C.N.T qui a disparu, qui s’est fondu dans Artcena, tout comme l’association Hors Les Murs. Dirigé par Gwenola David.

« La politique, c’est la distinction entre des populations à la vie soutenue, encouragée, protégée, et des populations exposées à la mort, à la persécution, au meurtre. » Edouard Louis

« Menace d’ultra-gauche » : histoire d’une intoxication médiatique et politique, article paru dans le journal, Nantes révoltée

La dégradation d’un fast-food est décrite comme l’Apocalypse. Macron évoquait récemment, dans un discours très officiel, une terrifiante «mouvance organisée, structurée et engagée dans une démarche insurrectionnelle ». Son ministre de l’intérieur appelle à présent à pourchasser « ceux qui prônent l’insurrection ». Pas un jour ne passe sans qu’un reportage anxiogène sur « la menace d’ultra-gauche » ou un article à charge sur les mouvements sociaux ne soit diffusé. Ces dernières années, pourtant, nous avons surtout assisté à un durcissement considérable des répressions. Des dizaines de mutilations, voire de morts, causées par les armes de la police. Des assignations à résidence d’écologistes. Des procès de militants accusés sans preuve de « tentatives d’homicide » voir de « terrorisme ». Finalement, en agitant le spectre d’une «menace d’ultra-gauche », le gouvernement justifie et légitime à postériori les attaques qu’il porte à celles et ceux qui lui résistent. Pas l’inverse.
Venons en aux faits. Pour justifier la fuite en avant sécuritaire actuelle, les médias nous répètent à longueur de journée qu’il y aurait une « montée de la radicalité » de la contestation, une « augmentation des violences en manifestation ». Un tableau effrayant. Mais, même s’ils sont répétés mille fois, ces mensonges ne constitueront jamais des vérités.
Alors, augmentation de la violence ou pas ? Rapide retour historique sur quelques épisodes de luttes en France contemporaine.
– A la fin du 19ème siècle des mouvements insurrectionnels émergent partout en France alors que les premiers syndicats, fondés par les anarchistes, prônent l’abolition du capitalisme. Dans la première décennie du 20ème siècle, des affrontements très durs ont lieu un peu partout, notamment à Paris, Limoge, Lille ou Nantes, avec des barricades, échanges de coups de feu et incendies de maisons patronales. Quelques années plus tôt, une partie du mouvement anarchiste s’illustrait par des actions particulièrement déterminées, avec des attaques armées contre le Parlement, la police et les patrons. Les émeutes et les attentats font alors la une de l’actualité de l’époque.
– Dans l’entre-deux guerres, le mouvement social se restructure, galvanisé par la Révolution russe. La solidarité internationale est forte. En 1925 par exemple, deux anarchistes américains, Sacco et Vanzetti, sont condamnés à mort. Des manifestations de soutien réunissent des dizaines de milliers de personnes en France. Des émeutes éclatent dans plusieurs villes, dont Nantes, où la préfecture reçoit des tirs d’armes à feu. En 1936, un mouvement de grève puissant arrache de nouveaux droits en France, alors que des groupes de militants de toute l’Europe partent en Espagne lutter les armes aux poings contre le fascisme.
– Après guerre. Dès la Libération, des conflits sociaux extrêmement déterminés éclatent pour réclamer de meilleures conditions pour les travailleurs. En 1947, des grèves insurrectionnelles partent de Paris et du Nord de la France pour s’étendre à tout le pays. Entre autres exemples, un avocat est défenestré du tribunal de Marseille par les grévistes qui réclament la libération de manifestants arrêtés. A Saint-Étienne, 30 000 mineurs affrontent les CRS – qui viennent d’être créés par le gouvernement – et les mettent en déroute. Ils vont jusqu’à capturer certaines compagnies et voler leurs armes ! Dans le Nord, les grévistes font dérailler un train et sabotent des machines, l’armée est envoyée. En 1955, d’autres grèves insurrectionnelles éclatent à Nantes et Saint-Nazaire, avec des affrontements particulièrement violents entre ouvriers métallos et CRS, et l’attaque de la prison et du tribunal de Nantes.
– Est-il utile de revenir sur Mai 68 ? Des millions de grévistes, une pénurie d’essence et de matières premières, des centaines de barricades, des véhicules incendiés, des milliers de policiers blessés. A Nantes, la préfecture est prise d’assaut et incendiée, à Lyon, un policier trouve la mort, à Paris, des émeutes réunissent des dizaines de milliers d’étudiants dans le quartier latin. Partout, des usines et des bâtiments publics sont occupés. Une secousse sociale considérable.
– Dans les années 1970 et 1980, les luttes anti-nucléaires s’illustrent par leur détermination particulièrement élevée. Des chantiers de centrales nucléaires sont attaqués à l’explosif. En Bretagne, le projet de centrale de Plogoff est abandonné après des années d’affrontements quasi-militaires. Des équipements d’EDF sont sabotés ou incendiés dans toute la France. Une péniche accueillant une exposition pro-nucléaire est coulée à Toulouse par une charge explosive. Des manifestations réunissant des dizaines de milliers de personnes se transforment en émeutes géantes.
– A la même époque, plusieurs manifestations marquent les esprits. Par exemple l’attaque d’un meeting d’extrême droite à coups de cocktails molotov par une manifestation antifasciste – en 1973 – et une manifestation nationale de sidérurgistes lorrains à Paris marquée par des affrontements très durs et même des braquages, en 1979 !
– Dans les années 1990, la conflictualité de faiblit pas. En 1994, un mouvement spontané part de la jeunesse. Blocus lycéens et manifestations sauvages. Des émeutes éclatent dans plusieurs métropoles, notamment Lyon, Paris et Nantes, où une armurerie est pillée et des barricades allumées sur le cours des 50 Otages. Les syndicats soutiennent les lycéens inculpés jusque devant les tribunaux. L’année suivante, les grèves de 1995 réunissent des millions de personnes. La gare routière de Nantes est incendiée. A chaque fois, le gouvernement doit reculer et retirer ses projets de lois sous la pression de la rue !
Ces quelques exemples ne sont qu’un court aperçu – très incomplet – de la constellation d’agitations diverses de ces dernières décennies. Comme vous pourrez le constater, en réalité, le mouvement social n’a jamais été aussi faible que ces dernières années. Les médias, qui décrivent une « montée de la violence » mentent sciemment, et fabriquent un discours parfaitement inverse à la réalité. A la lumière du passé récent, faire croire qu’une poignée d’affrontements ritualisés pendant la Loi Travail et un Mac Donalds esquinté représenteraient une « nouvelle menace d’ultra-gauche » est une vaste blague.
Ce qui est une réalité de l’époque actuelle, en revanche, c’est la remilitarisation du maintien de l’ordre. Avec ses nouvelles armes, la police tire à nouveau dans la foule. L’état d’urgence permet à présent aux forces de l’ordre de garder leurs armes à feu en permanence, des manifestants sont très gravement mutilés voire tués, des peines de prison exorbitantes sont distribuées.
Ce qui est tout aussi réel, ce sont les attaques sans précédent du gouvernement Macron, avec une gouvernance ultra-libérale et violente qui ponctionne directement l’argent public pour le redistribuer aux riches, et qui met méthodiquement à sac l’intégralité des conquêtes sociales.
Ce qui est réel enfin, c’est la destruction généralisée de la nature et la catastrophe qui arrive, avec l’extinction des espèces, l’empoisonnement des mers et le bétonnage des terres.
Mais évidemment, le vrai danger semble venir de « l’ultra-gauche ».
« A une époque de supercherie universelle, dire la vérité est un acte révolutionnaire ». Georges Orwell

Lafarge, révélateur de l’hypocrisie vis-à-vis du terrorisme/3 0 avril 2018/Marwen/Géopolitique

Pourtant, à l’issue de la garde à vue nous apprenions que celle-ci avait débouché sur la mise en examen de l’industriel breton. De là à y voir la fin de l’impunité des puissants il n’y a qu’un pas, que je me garde bien de franchir. Tout juste peut on y voir l’amorce potentielle d’une prise de conscience plus globale et une première brèche battue dans le mur de leur impunité. Toutefois, il serait naïf et bien indécent de crier victoire après une telle information. Dans le même temps, en effet, la procédure à l’encontre du groupe Lafarge traine en longueur quand bien même Libération a fait des révélations chocs ces derniers jours affirmant que les services secrets étaient au courant des versement du cimentier à Daech. En ce sens, il me semble que le cas Lafarge est à la fois un symbole de cette impunité en même temps qu’un révélateur de l’odieuse hypocrisie vis-à-vis du terrorisme dans notre pays.

 

La tartufferie incarnée

 

Il y a quelques semaines la France a de nouveau été endeuillée par le terrorisme. A Trèbes, quatre personnes en plus du terroriste ont trouvé la mort. Cet attentat – dont le sacrifice d’Arnaud Beltrame fut le symbole – a rouvert l’hystérie qui ne manque pas de s’emparer du pays dès qu’une attaque terroriste le frappe. Après chacune des attaques que notre pays a subie au cours des dernières années, nous avons eu droit à une litanie de propositions toutes plus liberticides les unes que les autres. Justification des perquisitions administratives quand bien même leur efficacité est nulle ou presque ici, volonté d’enfermer tous les fichés S au mépris de l’Etat de droit là ou encore accusation d’apologie du terrorisme à l’encontre d’enfants de moins de 10 ans, voilà le spectacle dramatique auquel nous assistons sempiternellement.

Nombreux sont en effet les politiciens à avoir fait de l’hystérie post-attentats leur fonds de commerce de la même manière que la stigmatisation des musulmans dans leur globalité au nom d’une prétendue cinquième colonne semble être devenue le nouveau sport national dans le sérail politicien de la gauche de droite à l’extrême-droite. Ces mêmes personnes si promptes à réclamer l’enfermement des fichés S, l’interdiction du salafisme dans un élan de folie ou encore qui justifient la mise en cause d’enfants sont bien silencieuses face à Lafarge qui a selon toute vraisemblance financé le terrorisme pour continuer à pouvoir travailler et mis en danger ses salariés. Cette hypocrisie est insupportable et révèle bel et bien que ce n’est pas tant la lutte contre le terrorisme qui leur importe mais bien de faire tourner leurs petites boutiques électoralistes en jouant sur les peurs et les divisions.

 

Taper fort

 

En regard des faits gravissimes qui sont reprochés au cimentier – et de ce qui, osons le dire, s’apparente à un scandale d’Etat – que convient-il de faire ? Je crois que frapper fort est une impérieuse nécessité. On ne peut pas d’un côté harceler des familles entières en défonçant leur porte et en les sortant du sommeil sur de fumeux soupçons et de l’autre laisser une grande entreprise financer sciemment le terrorisme. Qu’y a-t-il de plus grave entre une personne qui dit « ni Charlie, ni Kouachi » et une entreprise qui participe, au moins indirectement, à la structuration du terrorisme de l’Etat Islamique ? La réponse se situe, me semble-t-il, dans la question.

Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, un certain nombre d’entreprises ont été nationalisées parce qu’elles avaient collaboré avec l’occupant. Il ne me parait pas exagéré ou absurde d’exiger le même châtiment en ce qui concerne le groupe Lafarge. Ce qui s’est, en effet, joué en Syrie entre Lafarge et Daech est assurément l’un des visages les plus odieux du capitalisme, celui qui ne pense que par le prisme du profit sans se soucier à aucun moment d’une quelconque éthique. Il parait que mal nommer les choses participent au malheur du monde alors nommons ce qu’il s’est produit en Syrie : pour de sombres raisons mercantiles, Lafarge s’est associé au fascisme sans aucun scrupule. Ce cas est d’ailleurs là pour signifier à tous ceux qui exigent une utopique régulation morale du capitalisme que celui-ci n’a que faire de ce qu’il considère comme des fadaises. Lutter contre le terrorisme c’est également réprimer sévèrement tous ceux qui se rendent complice de lui et Lafarge semble être l’un de ses plus grands complices. Pour ne pas que cette complicité demeure impunie, nationalisons Lafarge !