Bette ‘Rave Party in Croisilles.
Bette ‘Rave Party in Croisilles.

D’habitude c’est au marché que nous fabriquons la séance des portraits-citations. Mais samedi dernier, le jour de notre arrivée, nous sommes arrivés un peu tard au marché et il n’y avait plus beaucoup de monde. Mais alors, où allons nous faire cette séquence où les danseurs sont au plateau à travers la projection des images ? Au foot ! Au foot ? Au foot ! Le dimanche nous sommes allés sur terrain de foot. C’était un derby : les seniors de l’US Croisilles jouent à domicile contre l’équipe de Bapaume. Et c’est là que nous avons fait les portraits-citations. Succès inattendu pour les citations et bel accueil pendant la mi-temps. Les supporters sont étonnés mais intrigués par notre récit : nous faisons un film-spectacle, un portrait de Croisilles, que nous fabriquons avec les habitants et les gens qui font la vie de Croisilles… D’accord ? Voici des citations, vous pouvez en choisir une, et vous rester 20 secondes devant la caméra de Bénédicte. Merci !
« L’amour est plus juste que la justice, et plus vrai que la vérité. »
Et Croisilles a gagné !
On nous a montré :
• La photo d’un sculpteur de pierre : C’est la photo de mon papa quand il était jeune, qui sculptait la pierre et le marbre. C’était un artiste au fond. Il y a, au cimetière anglais d’Arras, à l’entrée, il y a un petit lion, il doit être grand comme ça je crois, et c’est mon père qui l’a fait, qui l’a sculpté. Il a fait des stèles gravées, pas mal de… enfin, c’était un sculpture sur pierre.
• Un jeu d’échec : Alors c’est un objet très simple, c’est très en vogue maintenant avec la série qu’il y a eu sur Netflix. C’est un jeu d’échecs qui appartenait à mon papa, c’est lui qui m’a appris à jouer aux échecs quand j’étais toute petite, j’avais peut-être 6 ans, depuis ça me sert énormément, cette capacité de réfléchir, de regarder la vie comme un jeu d’échec. C’est en mémoire de mon père et quand je prends le jeu dans mes mains et que je joue avec ma fille, ça me fait chaud au cœur, il y a les ondes de mon papa que je ressens, ça m’aide énormément dans la vie. Ma fille a appris à jouer avec le même jeu !
Tout est source d’inspiration dans un « Portrait », les rencontres, les interviews et les moments off. Ces moments qu’on vit souvent quand la caméra est coupée et que la discussion se poursuit sur le partage des vécus. On a eu l’occasion de s’interroger sur la culture comme objet de rassemblement, mais aussi comme objet de rupture. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle HVDZ a créé les veillées et les portraits. Son intention était de faire venir des gens au théâtre, en amenant le théâtre chez eux, faire en sorte que toutes et tous entrent dans un théâtre comme on entre dans sa maison, c’est chez eux aussi ! De montrer aussi que la culture n’est pas que sur une scène, à la radio ou dans des livres : elle est aussi en nous, parce que notre culture c’est ce qui nous compose en tant qu’être humain, et elle a toute son importance.
Comment est-ce qu’on jauge l’intérêt culturel de quelque chose ? Est-ce qu’on priorise le plaisir immédiat des enfants, ou est-ce qu’on choisit ce qui peut les enrichir autrement ? Il y a la culture, l’histoire… matières essentielles pour décrypter le monde, la société… Il y a aussi Disneyland ou Bagatelle, des lieux féeriques et divertissants pour les enfants.
Il y a ce juste milieu. Et il y a aussi des personnes à la timidité extrême qui peinent à rencontrer l’autre à cause des fractures économiques, culturelles ou sociales qui peuvent les conduire à l’isolement.
Ce moment « off » était riche d’enseignements sur la proximité, celle qui permet d’écouter et de répondre au mieux à nos besoins. Comment on s’adapte, comment on envisage un prisme plus large que celui de son propre modèle familial, comment on réfléchit globalement pour que tout le monde se sente à sa place parmi les autres.
Puis il y a ce moment où une magie opère, celle qui amène des parents à monter dans un bus avec des personnes qu’on ne connaît pas. En amont, c’est aussi cette proximité qui a permis de rassurer, de créer un climat de confiance pour que tous aient accès à l’autre. Il faut procéder par étape, d’abord répondre aux besoins, puis proposer l’exploration de territoires inconnus. Il y a l’écoute, l’ouverture d’esprit, et surtout la bienveillance. Et elle est importante !
Cet après midi nous avons RV avec « l’atelier vocal ». On se retrouve au Cube. Il y a Brenda, Jean Marc, Michèle, Patricia, Edith, Katia, Robert, Geneviève. Chanter « ça fait du bien » et ça permet de « laisser les soucis à la porte ». Le synthé est branché, chacun a son classeur de chant posé sur ses genoux. Petit échauffement de la voix pour commencer, Katia lance « do sol mi do sol do mi » et c’est parti. Le premier chant de leur répertoire est une chanson de marin « puisqu’il fait bon vent ». Robert chantonne le début des paroles « pour la remettre dans l’oreille », « c’est mieux que dans le nez! » lui répond en souriant Jean Marc, qui chante ici à Croisilles mais aussi dans d’autres chorales. Ils chantent ensuite « Santiano », « Les corons » le titre mythique de Pierre Bachelet, repris à plein poumons par les supporters enflammés du stade Bollaert. Ils entonnent ensemble « Bella Ciao », tous ces couplets en italien ne sont pas faciles à maîtriser mais c’est le plaisir de chanter qui prime ici « on ne chante pas pour faire des concerts ». Zelda et Dorothée se joignent au groupe pour « la balade des gens heureux », mais « c’est nous les gens heureux, hein? » concluent-ils. On partage le café et le thé ensemble, quelques petits gâteaux. Ils se prêtent volontiers au jeux des portaits chinois et des citations. Katia nous gratifie d’un superbe clin d’oeil face caméra. Cette séquence sera dans le portrait de Croisilles, projeté à la salle des fêtes dimanche. Zelda a enregistré les chansons et on réfléchit à la manière de valoriser dans le film-spectacle ce matériau sonore.
Plusieurs habitants de tout âge nous ont raconté les cartes postales de la commune de Croisilles détruite pendant la guerre. Souvent ce récit s’invite dans la discussion lorsqu’ils nous parlent des migrants Soudanais, de leur exode pour fuir la guerre qui ravage leur pays.
Les habitants de Croisilles ont eux aussi été des réfugiés. Eux aussi ont été accueillis dans d’autres régions. C’est l’histoire qui se répète, celle qui inlassablement impose à des individus de tout quitter, leur maison, leur famille, leur vie pour ne pas mourir prématurément.
Pour ces habitants de Croisilles, cette histoire, c’est celle que leur racontait leurs parents, leurs grand-parents… C’est la même !
Zelda et Marie rendent visite à Caroline et Rémi pour une interview sur la maison des habitants.
Au départ, c’était un service jeunesse qui finalement touchait aussi les familles et les personnes âgées. Alors, c’est devenu un centre social culturel qui accompagne les habitants de tout âge à monter leur projet. Il y a aussi la maison des jeunes habitants. « Les jeunes, il faut aussi les laisser faire et être juste là quand ils en ont besoin ».
Les projets d’habitants sont nombreux dans le village. C’est quoi le secret ? : « Quoiqu’il arrive à Croisilles, la maison des habitants n’a pas le souhait de prendre position. Elle crée les conditions pour que les gens se rencontrent et échangent ». Concrètement, comment on fait ça ? : « La Convivialité ! On se rencontre autour d’un café et on discute de sujets importants pour les habitants ». Parfois, des experts ou des associations sont conviés, comme UFC que Choisir, ou d’autres pour que chacun trouve des réponses à leurs questions ou des solutions à leurs problèmes. A l’arrivée des migrants, ils ont organisé un moment pour que ces nouveaux arrivants aient l’occasion de raconter leur vie, des récits retranscrits dans un livre vendu à 1300 exemplaires, des ateliers cuisines ou un concert avec l’orchestre d’Harmonie de Croisilles… Comme la pierre philosophale, chaque fois un événement se transforme en une aventure belle humaine !
Ce matin, nous avons rencontré Ghislaine et Nicole. Sœurs – des vraies jumelles précisent-elles – elles vivent à Croisilles depuis 82 ans. Elles y sont arrivées à l’âge de deux ans, parce que leur papa travaillait à Arras. L’une habite rue de Fontaine, l’autre rue du 24 septembre. Dès le début de l’interview, on ressent leur amour pour Croisilles, et très vite, on s’aperçoit de leur implication dans ce village, de leur ouverture et de leur plaisir à accueillir, notamment depuis 2016, avec l’ouverture de CAES installé dans l’ancienne maison de retraite. L’interview est riche, elle nous parle aussi du V1 tombé en 1941, alors qu’elles étaient aux vêpres dans l’église de Croisilles. Beaucoup de choses seront dans le film-spectacle de dimanche prochain.
…
Une fois que la caméra est éteinte, on reste avec elles, Ghislaine fait du café, il y a du jus de fruits et des chocolats. Et on continue à parler.
Ghislaine et Nicole, étaient seules, c’est-à-dire qu’elle n’ont pas eu d’autres frères et sœurs, et leur deux parents étaient des enfants uniques. Mais chacune d’elle a épousé l’ainé d’une fratrie de 10 enfants ! Joseph et Albert aussi avait 9 frères et sœurs. Nicole a épousé Albert Desailly (qui donc avait 9 frères et sœurs) qui sera maire de Croisilles. Ghislaine a épousé Joseph (qui aussi avait 9 frères et sœurs), le petit-fils d’Alexandre Poutrain qui a aussi été un maire de Croisilles.
Poutrain, c’est un nom qu’on a entendu plusieurs fois. (D’ailleurs cette après-midi, on va faire deux interviews rue Pierre Poutrain.) Ghislaine et Nicole nous explique : Joseph, le mari de Ghislaine, était le fils de Joseph (père), et le petit-fils d’Alexandre. (Alexandre, lui, faisait partie d’une fratrie de 9.)
Il y avait dans la fratrie de Joseph (Joseph père, c’est-à-dire le beau-père de Ghislaine) Louis et Pierre. Louis (un des oncles du mari de Ghislaine donc) était abbé, il a été déporté à Auschwitz. À son retour, Louis écrit « La déportation au cœur d’une vie ». Pierre, résistant aussi, a été fusillé dans le Vercors en 1944.
La rue qui relie la rue de Fontaine et la rue du Pont s’appelle Pierre Poutrain.
La veille, nous avions rencontré Peter et Brenda Cook (rue du Pont), des Croisilliens d’Angleterre. À leur arrivée à Croisilles, Ghislaine et Nicole – si accueillantes – ont été dans leurs premières amies. (Brenda nous a avoué qu’elle n’avait pas compris tout de suite qu’elles étaient « deux » tant qu’elle n’avait pas vu les deux ensemble.) Ghislaine et Nicole seront là dimanche à la salle des fêtes. Peter et Brenda aussi. On a hâte de les recroiser !
Une après-midi entière de fabrication d’images avec : trois jeunes du « comité des jeunes habitants de Croisilles », trois danseurs de la « compagnie Hendrick Van Der Zee ». (+ une vidéaste bien sûr !)
Nous avons quitté le Q.G en début d’après-midi escortés de Jordan, Enzo, Mateo, du « comité des jeunes habitants de Croisilles ». Ils connaissent très bien leur village, et nous ont guidés jusqu’au Domaine du Moulin. Lucille a dansé à travers la structure rigide, fixe et haute en couleur du toboggan, son corps comme « disloqué », créant d’improbables images, filmées par Bénédicte.
Puis sur une table de pique-nique, alors que Mourad, Lucille, Dorothée improvisent autour d’eux, Jordan, Enzo et Mateo se prêtent au jeu de la scène, imperturbables, tout en continuant leur conversation d’adolescents.
Arrivés bien en avance au stade de foot, ce laps de temps nous a permis de découvrir un cadre bucolique idéal pour filmer une séquence tous ensemble : les trois garçons dansant au ralenti avec nous, sous l’œil poétique de Bénédicte qui capte la beauté du lieu. L’apparition impromptue d’une biche clôt la séquence.
Nous repartons alors au stade pour des portraits-citations, lors de la mi-temps du match, qualifiée « d’entracte » par Bénédicte ! Zelda et Isabelle nous ont rejoint pour faire participer les supporters à ces portraits d’habitants, avec l’aide de nos trois guides.
Engourdis par le froid, Bénédicte, Lucille et Dorothée rentrent au Q.G, et profitent du trajet pour tracter et glaner quelques pas-de-porte pour le film-spectacle. Enzo, Jordan et Mateo partent en porte-à-porte, débordants d’énergie, avec Mourad et Marie pour la séquence dite « des objets ».
Quel plaisir de partager cette journée avec eux. C’est le soir qui arrive, il faut se quitter, mais ils n’ont plus du tout envie de partir.