Se Re trouver

« Se lier aux autres, se lier au sens, se lier au Réel, se lier à l’oeuvre, l’éternité des liens comme seule vérité. » (Cynthia Fleury)

Danser Danser danser / les mots viendront plus tard / nous avons eu le temps de penser / d’être en colère / nous avons pris le temps de lutter contre l’isolement obligé / de faire front à la solitude / et au passé qui vous rattrape / Que d’efforts pour passer au présent / pour penser au présent / Voir les autres / retrouver le groupe / Danser danser danser / parler plus tard / Nous sommes là / toutes / autour des tables / Nous dansons !.

 

Le texte du jour

« Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu’il guérirait à côté de la fenêtre.

Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme.

« Dis-moi, mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d’habiter Lisbonne ? Il doit y faire chaud, et tu t’y ragaillardirais comme un lézard. Cette ville est au bord de l’eau ; on dit qu’elle est bâtie en marbre, et que le peuple y a une telle haine du végétal, qu’il arrache tous les arbres. Voilà un paysage selon ton goût ; un paysage fait avec la lumière et le minéral, et le liquide pour les réfléchir ! »

Mon âme ne répond pas.

« Puisque tu aimes tant le repos, avec le spectacle du mouvement, veux-tu venir habiter la Hollande, cette terre béatifiante ? Peut-être te divertiras-tu dans cette contrée dont tu as souvent admiré l’image dans les musées. Que penserais-tu de Rotterdam, toi qui aimes les forêts de mâts, et les navires amarrés au pied des maisons ? »

Mon âme reste muette.

« Batavia te sourirait peut-être davantage ? Nous y trouverions d’ailleurs l’esprit de l’Europe marié à la beauté tropicale. »

Pas un mot. — Mon âme serait-elle morte ?

« En es-tu donc venue à ce point d’engourdissement que tu ne te plaises que dans ton mal ? S’il en est ainsi, fuyons vers les pays qui sont les analogies de la Mort. — Je tiens notre affaire, pauvre âme ! Nous ferons nos malles pour Tornéo. Allons plus loin encore, à l’extrême bout de la Baltique ; encore plus loin de la vie, si c’est possible ; installons-nous au pôle. Là le soleil ne frise qu’obliquement la terre, et les lentes alternatives de la lumière et de la nuit suppriment la variété et augmentent la monotonie, cette moitié du néant. Là, nous pourrons prendre de longs bains de ténèbres, cependant que, pour nous divertir, les aurores boréales nous enverront de temps en temps leurs gerbes roses, comme des reflets d’un feu d’artifice de l’Enfer ! »

Enfin, mon âme fait explosion, et sagement elle me crie : « N’importe où ! N’importe où ! Pourvu que ce soit hors de ce monde ! »

Baudelaire, Petits poèmes en prose, 1861, « Anywhere out of the world », Pléiade, p.357

La discrète

La lumière est trop grande pour mon enfance.
Mais qui me donnera la réponse qui n’a jamais servie ?
Un mot qui me protège du vent, une petite vérité où m’asseoir
Et à partir de laquelle me vivre,
Une phrase seulement mienne, que j’embrasse chaque nuit,
Où je me reconnaisse, où je m’existe.

(Alejandra Pizarnik)

Aux femmes sur le fil

Les mots, quelquefois, se font jour difficilement, dans l’angoisse, et quelquefois se bousculent dans la fièvre. Ce qui s’entend dans de nombreux silences, ce qui se lit dans ce qui n’a pas été dit. Isolées par force et par nécessité. Exister par soi-même, cette nécessité d’isolement nous coupe des autres. Les autres sont là, les autres n’ont pas bougé, les autres sont à l’écoute. Nous avons toutes été obligées de nous isoler mais pas abandonnées. Il nous faudra du temps pour nous retrouver, Pour nous retrouver entre nous, Pour recommencer à vivre nos corps, le découvrir, le sentir, le toucher. Peut-être ? mais peut-être nous n’aurons rien oublié parce que cette communauté que nous avons construite lundi après lundi, ne vous a pas lâchées, lundi après lundi. Nous attendons le jour du retour, celui d’être à nouveau ensemble. Nous parlerons sans doute de ce temps suspendu, Ce qu’il a construit en chacune ou parfois l’impression d’avoir détruit. Mais ce temps n’est pas inutile, c’est un long temps, mais pas inutile. Un temps pour être à soi, un temps pour soi. Nous nous retrouverons, riches de cette absence, la danse et les mots nous emporteront, nous porteront.

 

 

Ligne de fuite

« Il faut parfois toute une existence pour parcourir le chemin qui mène de la peur et l’angoisse au consentement à soi-même. À l’adhésion à la vie. » Charles Juliet

 

Volets fendus tirés

Lenteur qui butine, éparse lenteur,

Lenteur qui s’obstine, tiède contre moi.

Etres que nous chérissons, nous vous aimons dans le meilleur 

comme dans l’injustice de vous-mêmes, hasardeusement, tels de

cahotants papillons.

Le rossignol, la nuit, a parfois un chant d’égorgeur. 

Ma douleur s’y reconnaît. 

Le rossignol chante aussi sous une pluie indisciplinable. 

Il ne calligraphie pas l’arrogante histoire des rossignols.

Plus ce qui nous échappe semble hors de portée, 

plus nous devons nous persuader de son sens satisfaisant.

Quand nous cessons de nous gravir, notre passé est cette chose 

immonde ou cristalline qui n’a jamais eu lieu.

Les chiens rongent les angles. Nous aussi.

On ne peut se retirer de la vie des autres et s’y laisser soi.

Les arbres ne se questionnent pas entre eux, mais trop rapprochés, 

ils font le geste de s’éviter. De la chênaie s’élance trois fois l’appel

du coucou, l’oiseau qui ne commerce pas. Pareil au chant votif du météore.

C’est le peu qui est réellement tout. Le peu occupe une place

immense. Il nous accepte indisponibles.

Nous contenons de l’insecte dans les parcelles les plus endurantes 

de nous-mêmes ! Suppléant qui réussit où nous échouons. 

J’étais une tendre enclume qui ne cherchait pas à s’occuper. 

Sur les êtres de l’ailleurs pèsent tous les soupçons. Leurs actions

n’apparaissent pas conséquentes aux murs de l’ici-bas journalier.

Qu’est-ce que nous réfractons ? Les ailes que nous n’avons pas. 

En retenant sa salive, en se taillant un chalumeau dans le tuyau 

d’un froid roseau, on deviendrait dune à écouter la mer.

René Char – Extrait de « La Nuit Talismanique »

 

IL Y A TOUJOURS UN MAINTENANT QUAND IL EST TROP TARD POUR QUELQUE CHOSE

Le 16 janvier 2020 première rencontre avec un groupe de femmes en relation avec l’association 9 de Coeur à Lens et la Cie HVDZ pour une saison de danse, d’écriture, de théâtre.

Le 16 mars 2020 tout est suspendu, confinement …

A nous toutes de gérer, comme on peut.

«  Il n’y a plus rien. Tout est encore là et il n’y a plus rien. Il n’y a plus de rues où se voir, il y a du monde partout et il n’y a personne, il n’y a plus de villages, il y a des agglomérations, il n’y a plus de rues, il y a des autoroutes, les villes s’effacent sur le sol, elles sont en hauteur, emmurent les rues, il n’y a plus d’ouvertures sur la mer, la ville, la forêt, il n’y a plus d’issue pour fuir, toutes les portes se ferment sur la peur, la peur politique, atomique, la peur du pillage, de la violence, des couteaux, de la mort, la peur de la mort décide de la vie … on ne sait plus où aller, où se mettre … alors qu’est-ce que tu peux faire, toi ? » (extrait de « les yeux verts » de Marguerite Duras)

 

 

Nous entrons dans la 6ème semaine

Tous les lundis nous envoyons à chacune un mail signé de toute notre affection

Un mail où s’inscrit une citation à méditer, un enregistrement à écouter, des mots à prolonger

Se dire que rien ne s’arrête

Se téléphoner quand il n’y a pas de mail

Se dire que … Que ça reprendra … Que ça continuera …

Que nous nous retrouverons.

Les mots, dans le désordre, continuerons à noircir le papier

Des mots enregistrés

Des mots dansés.

Danser pour réconcilier le corps et l’esprit

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Shakespeare, quand je considère…

quand je considère que tout ce qui grandit
ne tient sa perfection qu’un bref instant
que sur cette immense scène il n’y a rien
à montrer que la secrète influence des astres
quand je vois les hommes comme les plantes
croître être choyés et détruits par l’unique ciel
fortifiés dans leur sève au sommet décroître
jusqu’à porter leur vie brave dans l’oubli
alors d’imaginer ce vain passage
te montre à moi dans l’éclat de ta jeunesse
le temps dévastateur rivalise avec la ruine
change le jour de ta jeunesse en nuit atroce
je suis en guerre avec le temps pour toi amour
ce qu’il t’arrache je le greffe sur toi encore