la parole obscure du vaincu (cut-up hugolien)

Joie et chagrin. Bien et mal. Eclair et rayon. Amour et haine. Opposition irréductible. Ubiquité de l’antinomie. C’est le peut-être qui est la vérité. Fragilité. Béance. Interrogation. La nature est l’éternel bifront et cette antithèse d’où sort l’antiphrase se retrouve dans toutes les habitudes de l’homme. Elle est dans la fable, dans l’histoire, dans la philosophie, dans le langage. L’antithèse devient clair-obscur, la nuance, la vie et la mort. La vie avec la mort. Une pensée mortelle. Mélange. Imbrication. Complication béante. Comme une plaie. Une bouche ouverte. Tout est rires et sanglots. Dieu est un baiser. L’amour est au milieu.

annie ernaux

Le livre «les Armoires vides», c’est une écriture violente, une écriture de la dénonciation, qui ne convient pas pour parler de mon père.
D’où une réflexion, qui est politique: quelle est ma place à moi, écrivain venant du monde dominé, mais ayant la culture du monde dominant, et écrivant à des gens qui appartiennent plus ou moins à ce monde dominant? Comment puis-je écrire sans trahir à nouveau? Comment ne pas trahir à nouveau? Il fallait que je sorte d’une naïveté, d’une innocence politique de l’écriture. Et pas seulement sur le plan esthétique. C’est ça que j’ai voulu dire quand je parle d’«écriture plate». «Pour rendre compte d’une vie soumise à la nécessité, je n’ai pas le droit de prendre d’abord le parti de l’art.» C’est «d’abord», le mot important. Je suis confortée par Tchekhov: «Etre juste d’abord, le reste viendra de surcroît.» C’est une phrase magnifique.
Si je me mets à la place de l’enfant que j’ai été, je suis devenue quelqu’un que je n’aurais pas aimé du tout. Cette femme n’aurait pas été de mon monde. C’est très ambigu. Non, je n’aime pas, sans doute, au fond, la femme que je suis devenue, ou plutôt les femmes qui me ressemblent. Ça s’appelle le déchirement.
J’écoutais l’autre jour Robert Guédiguian, sur France Culture, avec son accent. Je trouve ça formidable qu’il ait gardé son accent, parce que, même si je n’ai pas fait exprès de le perdre, je n’ai pas du tout gardé mon accent normand. Il disait: «Toute la question, quand on se regarde dans la glace, c’est: est-ce que j’ai trahi l’enfant que j’étais?». J’ai trouvé ça très fort.

ne reste plus que le soleil

La loi est inique, elle est barbare par occasion ou par circonstance. Quand Diogène fait la bête à Athènes, il met en question par son attitude la barbarie de la loi et de la civilisation au nom d’une réinvention de la vie sociale par l’homme (Diogène) qui est censé être sauvage, réduit à la solitude, à l’indépendance. Par la solitude de l’exil à Guernesey ( promontoire du songe et de la pensée en excès ou en déport par rapport à la vie), Victor Hugo fait l’expérience de la liberté comme singularité individuelle (chaque singularité est le centre du monde). Et c’est au travers de cette singularité individuelle que l’homme découvre son rapport à l’autre. La liberté ne peut exister que si il y a l’égalité. Cette singularité individuelle, cette liberté ne peut s’exprimer que si chacun en dispose de la même manière. Eugène Balibar dira l’égale liberté.

Tellement ruiné qu’il n’a plus que son honneur/ Tellement dépouillé qu’il n’a plus que sa conscience/ Tellement isolé qu’il n’a plus près de lui que l’équité/ Tellement renié qu’il ne lui reste que la vérité/ Tellement jeté aux ténèbres, qu’il ne lui reste plus que le soleil.

joli coup, Pujol

L’homme est anthropologiquement politique. On peut effectuer un parallélisme ou une analogie entre la physique et la politique ou l’éthique. Par un retour à la nudité du droit, par un retour à la nature. Un retour à l’état d’atome. L’épicurien Lucrèce est le penseur de la physique, il est atomiste, mais il est aussi le philosophe de l’amitié. Mettre en évidence la réalité atomique permet de comprendre le rapport nécessaire de l’atome à l’autre atome. Parallèlement et analogiquement on passe de la physique à la politique ou l’éthique. L’atome, c’est ce que Victor Hugo appelle l’axiome. L’homme, le sujet est un axiome. Je est un axiome, en reprenant et critiquant Descartes. Et cet axiome, cet atome n’a de sens que dans un jeu opératoire avec un autre axiome. Un jeu qu’ici on pourra appeler Les Atomics (!!!)

réminiscence et oubli

Mon oncle Henri avait appris le dictionnaire par cœur. Il était très silencieux. Il allait passer des heures sur le terril plat de Ferfay à la cité 3. Qu’on appelait aussi Cayenne. Ou les boyaux rouges parce que tout le monde était communiste. A la mine mon oncle Henri abattait deux fois plus de travail qu’un ouvrier normal. Il était très respecté au village. Comme mon père, il a refusé toute promotion par fidélité à ses engagements communistes. Il ne voulait pas trahir ses camarades. Tout le monde l’appelait Kiki. Il était allé à Paris à vélo. Tous les dimanches, il allait au terrain de foot voir jouer l’équipe de Ferfay. Les footballeurs n’étaient à l’époque que des gens de la cité 3. Les gens du village ne venaient pas à la cité. On se mélangeait pas.
Un jour, au lycée j’ai fait grève. Quand je suis rentré à la maison, je l’ai fièrement annoncé à mes parents. Je me suis fait tuer. Franchement je n’ai pas compris. Ils me disaient que les mineurs avaient des bonnes raisons de manifester mais pas quand on avait la chance d’aller à l’école. Puisqu’ils étaient communistes, j’étais sûr qu’ils me donneraient raison…                                                                    Maintenant, je me dis que ce qui comptait le plus pour eux était que je mette toutes les chances de mon côté pour quitter au plus vite les corons. Et que pour ça il ne fallait pas faire la grève à l’école. Pour ne pas se faire mal voir. Se faire remarquer. Ou bien même me faire virer. Et qu’on nous supprime la bourse des mines. Si je me faisais virer on ne m’aurait repris nulle part. Parce qu’ils étaient communistes. C’est ça qu’ils craignaient. C’est ça qui a déclenché leur colère.

éric l. (2)

C’était elle qui guidait notre travail. Elle avait une culture théâtrale énorme. Elle dirigeait une grande école d’art dans le nord de la France, à Roubaix. C’est curieux parfois j’ai l’impression que cette histoire là occulte tout le reste. Que ce qui est arrivé après n’a pas existé. Si on travaillait sur des grands textes, c’est parce que Jane, sa mère adorait Antoine Vitez qui faisait des mises en scène très modernes de grands textes. Eric L. a adopté dès la mise en scène d’Ivanov, la manière de travailler d’Antoine Vitez. Travailler sur un texte, ça voulait dire d’abord le réécrire. Quand on a travaillé ensemble sur Marivaux, les Trois Sœurs, Electre, un peu Claudel, c’était d’abord ce qu’on faisait: réécrire. Traduire et réécrire. J’allais chez lui tous les jours et on passait des heures à comparer nos propositions de réécriture. Ses parents intervenaient à chaque étape décisive du travail. Jane relisait les textes. Et ils venaient assister aux répétitions publiques. Eric à chaque répétition publique prenait un temps pour s’isoler longuement avec sa mère dans un coin du théâtre ou de l’endroit où on répétait pour parler de ce qu’elle venait de voir.  Elle lui faisait des remarques et elle le conseillait.

éric l.

On ne s ‘est jamais rappelé. Si une fois. Un peu après que je sois parti. Ça fait longtemps maintenant. Pour me dire qu’il voulait faire le spectacle de Chalons. J’ai du m’excuser de lui avoir griller la politesse. Je suis en train de me demander pourquoi tous les gens que je ne vois plus ne me voient plus. Pourquoi je ne vois plus tous les gens que je ne vois plus. C’est compliqué. Les sentiments sont ambigus. On s’est croisé une fois dans un colloque. On ne s’est pas salué. J’étais avec Stella B., l’administratrice du Ballatum et puis de HVDZ. Pourtant on a connu une sacrée histoire. Une aventure de compagnie extraordinaire. Il était une fois le Ballatum Théâtre etc. On s’est quitté parce qu’on n’était plus d’accord idéologiquement. Un jour il était venu à Ferfay (le village de mon enfance), je l’avais emmené sur le terril de la cité numéro trois. Il m’avait dit que les Cévennes question paysage c’était quand même mieux. Je ne l’ai plus jamais ramené à Ferfay. Ses parents sont venus à l’enterrement de ma mère. Moi j’avais très peur au début. J’avais peur que le Ballatum se casse la figure et de me retrouver à la rue. J’avais peur de devenir clochard. Sans lui j’étais perdu. Faut pas mentir. Faut dire ce qui est. Le théâtre et tout… ça n’avait de sens qu’avec et à travers lui. Je me souviens on avait participé à une rencontre avec J. Grotowski. Dans un château au milieu d’une forêt. On avait été sélectionné, choisi pour rencontrer et travailler avec J. Grotowski pendant quinze jours. A l’écart du monde. J’étais totalement à l’ouest.