j’embrasse les arbres et je parle aux vaches

Cristophe Roch prend la direction du théâtre du nord à Lille. Alors que le festival d’Avignon est bel et bien fini, et qu’ en une ou deux journées ensoleillées supplémentaires tout le blé sera  entièrement moissonné, on va tout doucement vers une nouvelle saison. En médecine chinoise on dit qu’on assiste ces jours-ci au mouvement de l’automne. Dès les premiers jours de septembre on part à St Nazaire et puis au Québec,  à Dorignies, Hem et Lausanne.  J’oubliais Hermin. A l’endroit des cinq éoliennes. Où l’on va jouer La Brique. Sous chapiteau. C’est à Hermin au cours du Portrait de village l’année dernière qu’on avait visité une étable avec des vaches et un robot. Le robot s’occupe tout seul de traire les vaches. Un système lui permet de repérer chaque vache en particulier et de l’amener par un entrelacs de barrières à la traite deux fois par jour. On nous avait offert des glaces confectionnées par la fermière qui chaque week end se rend un peu partout dans la région pour vendre ses glaces, dans les kermesses, les braderies et les ducasses. Que va devenir le Grand Bleu à Lille ? Pourquoi avoir éconduit Agnès Sajaloli de façon aussi brutale ? Les candidats au centre dramatique de Béthune planchent sur leur projet. Une salle de répétition est en construction dans le prolongement du Théâtre.

Une promenade, R.Carver

Je me baladais sur la voie de chemin de fer. /Je l’ai suivie un moment / Pour la quitter à hauteur du cimetière. / Là, il y a un type qui repose entre / deux épouses. Emily Van der Zee, / épouse et mère regrettée, / se tient à la droite de John Van der Zee. / Mary, la seconde Mme Van der Zee, / épouse regrettée également, se tient à sa gauche. / Emily s’en alla en premier, puis Mary. / Après quelques années, le vieux lui-même s’ en alla. / Onze enfants étaient nés de ces unions. / Eux aussi doivent tous être morts maintenant. / C’est un endroit tranquille. Aussi bon qu’un autre / pour faire une pause, / m’asseoir et méditer / sur ma propre mort, qui approche. / Mais je ne comprends pas, je ne comprends pas. / Tout ce que je sais de cette charmante et épuisante / vie, la mienne ou n’importe quelle autre, / c’ est que dans un petit moment je vais me lever / et quitter cet endroit étonnant / qui abrite les morts. Ce cimetière. / Je m’en irai. Marchant sur rail et puis sur l’autre.

Grâce leur soit rendue

Alors qu’Avignon est bel et bien fini et que Olivier Py prend la succession de Hortense Archembault et Vincent Baudriller à la tête du festival, on ne regrette pas d’être allé voir les spectacles d’ Angelica Liddell présentés cette année. Ça nous nous prépare à ce qu’on va faire cette saison. Au nouveau spectacle qui naîtra en octobre à l’hippodrome de Douai en coproduction avec l’Hippodrome, Culture Commune, le Bateau Feu de Dunkerque et le théâtre de St Nazaire. On a créé nos principaux spectacles ces dernières année à Culture Commune, depuis les Sublimes, les Veillées, Faut qu’on parle et Base 11/19… mais cette année pour des raisons de sécurité, on ne peut plus présenter les spectacles au 11/19. Il a été question il y a un an ou deux de construire une salle de spectacle sur le site du 11/19 (la Fabrique n° 2) mais plus personne n’en parle aujourd’hui. Un budget a été présenté à la communauté d’agglomérations de Lens Liévin et ça s’est arrêté là. Alors il faut aller ailleurs. On va répéter au 11/19 dans de très bonnes conditions et nous créerons à Douai. Dans ce très beau théâtre qu’est l’Hippodrome. Ensuite on ira jouer  Aimer si fort à St Nazaire, Aubusson, Evry, Dunkerque… Les temps sont durs. On a dû réduire le coût de fabrication du spectacle de plus de la moitié par rapport à ce qui était prévu et changer de projet en cours de route pour assurer une création cette saison ; ce à quoi nous sommes tenus par la convention de subventionnement qui nous lie aux pouvoirs publics. Les répétitions devaient démarrer durant un mois  en juillet et se poursuivre en octobre et novembre. Tout a été reporté en octobre. Le temps de travail ne peut financièrement excéder quelques semaines. Mais on a la chance d’être soutenu, suivi, supporté par Culture Commune, l’Hippodrome de Douai, l’Agora d’Evry, le Bateau Feu de Dunkerque, le Théâtre de St Nazaire, la scène nationale d’Aubusson… Grâce leur soit rendue !

le tas

En couches superposées, sur le bureau, on distingue la feuille de salle du spectacle d’Angelica Liddell, todo el cielo sobre la tierra. Par dessus un livre d’Edouard Levé. Rangements de Daniel Oster. Plus bas, des ciseaux. Une boîte de Sargenor. Apulée qui surnage, l’Ane d’or ou Les Métamorphoses. Effipro, un anti parasitaire externe pour les chats. Des boîtes de médicament dans des sachets (ou en dehors). Jesus de Nazareth, le film de Zeffirelli (que je regarderai tout à l’heure). Aimer si fort en DVD (je l’ai revu avant hier. Qu’est ce qu’on pourrait rajouter ?).  Un semainier pour les médicaments. Deux bols, un pour l’avoine, l’autre pour le café. Des cahiers. Le texte de La Brique (annoté). Un schéma qui explique ce que veut dire, le noeud boroméen qui articule le réel, l’imaginaire et le symbolique dont l’ensemble forme pour chacun sa propre réalité selon qu’on y met plus de symbolique, de réel ou d’imaginaire. Un autre schéma qui s’intitule, ein Kind wird geschlagen (c’est plus compliqué à déchiffrer). Un sachet de caramel mou. Un vieux poste de télé que je vais donner à la compagnie. Une boîte de bouteille de parfum Burberry, sans le parfum. Un GPS de marche dont je ne sais pas me servir. Une tapette à mouches bleue. Le planning de la saison HVDZ 2013/2014. Un I phone en déséquilibre. Une petite caméra Leïka. F. Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique, Didier Eribon, la société comme verdict… Les troisièmes et quatrièmes sous couches sont inaccessibles.

à quoi ça sert, tout ça ?

Alors qu’Avignon c’est fini (pour toujours ?), qu’on est déjà mi-août (ou presque) et que je reviens de faire le plein d’essence de mobylette (du deux temps) pour une débroussailleuse, on se prépare pour une nouvelle saison. Une saison toute nouvelle avec selon l’expression consacrée une création en prévision pour le mois de novembre, Aimer si fort. Et de nombreux portraits, veillées, rencontres avec les habitants qui font la raison d’être, l’essence (à plein temps) de la compagnie. Nous avons démarré le travail particulier des Veillées en septembre 2003 à Culture Commune autour du 11/19. Et dans la foulée à la cité 4 de Lens et dans le quartier Riaumont de Liévin. On a découvert les quartiers où nous travaillions depuis cinq ans. Et nous n’avons dès lors jamais arrêté de travailler. Près du 11/19 et à des milliers de kilomètres du 11/19. Aller à la rencontre des gens pour faire des spectacles ensemble ! C’est pas un hasard. On cherchait depuis des années comment faire, comment se rapprocher des personnes ? Pour ne plus avoir l’impression de pratiquer du spectacle vivant pour les gens concernés, avertis, amateurs d’art au mépris du reste du monde. Un développement durable de l’art et la culture. Bien sûr il y a eu des ratés, bien sûr il y eut des orages, des malentendus, des faux horaires de train. Mais au résultat ça a donné pas mal de joie et provoqué des belles rencontres de création entre un groupe solide et fidèles d’artistes hvdziens et les personnes avec qui on a  fabriqué de la transformation sociale, réfléchit politiquement et artistiquement, proposé d’autres façons de lutter … Tout cela a démarré à Culture Commune avec le groupe Komplexkapharnaum dont nous avons été les stagiaires pendant toute la saison 2003/2004 et qui nous a montré la voie.

la médiation culturelle. l’art, Il faut y croire. b. stiegler

L’amour constitue l’individuation (élévation de l’âme) aussi bien sur le plan psychique que collectif. En tant que condition première de cette individuation, il est ce qui doit être entretenu par des soins.  » Faut pas se laisser aller… » dit Charles Aznavour. Des soins par lesquels on ménage un accès aux consistances (L’existence c’est ce qu’on perçoit, la subsistance c’est ce qui permet de survivre, la consistance c’est ce qui nous rend unique) qui se tiennent sur l’autre plan. Il faut y accéder à cet autre plan, à ce mystère de l’amour. Il se cache en permanence… On ne voit plus, on néglige ce qu’on aime. On le perd de vue. Il nous laisse indifférent.  Il faut des soins. C’est pour ça qu’on a des rituels, c’est pour pouvoir rerentrer dans ce dispositif qui nous donne accès à ce plan. A ces consistances qui parce qu’elles n’existent pas sont intrinsèquement dubitables et improbables et dont il faut entretenir la probabilité… Les oeuvres d’art sont elles mêmes de tels soins. Une oeuvre prend soin du plan de consistance auquel elle nous ouvre. C’est ça qui oeuvre dans l’oeuvre. Mais, elles-mêmes, les oeuvres, elles doivent être soignées. Il faut être initiés à ces objets qui sont eux-mêmes initiatiques et pour cela il n’y a pas d’enseignement. Il y a des pratiques, l’enseignement peut être théorique mais l’initiation est une pratique. C’est la différence entre l’esthétique et l’art. L’esthétique peut être théorique mais l’expérience de l’art, l’expérience artistique est initiatique. La question de l’accès aux oeuvres est la question de la médiation culturelle, c’est la question de l’initiation au mystère qu’est intrinsèquement une oeuvre en tant qu’elle projette vers un autre plan lui même intrinsèquement mystérieux. Cependant cette question du mystère se pose sous une nouvelle facture dans l’art moderne. Celle facture est celle du prix fort à payer de la mort de Dieu.