Carnets de route
Didier Eribon, la société comme verdict (4)
Il convient de distinguer soigneusement les deux sens du mot « culture »: au sens ethnographique du terme , on peut parler d’une « culture populaire », mais dans le fonctionnement de la structure sociale comme système d’opposition, cette culture populaire est vouée à se trouver toujours en position d’infériorité fondamentale par rapport à la culture légitime (celle qui s’enseigne dans le cadre des études supérieures): dans cette structure hiérarchique, il n’y a pas de « culture populaire », ou bien cette « culture populaire » est précisément ce par quoi le « peuple » est assigné à l’infériorité.
Didier Eribon, la société comme verdict, épilogue (2)
Marx, le jeune Marx, celui qui rêvait à l’établissement d’une société démocratique a écrit dans une lettre à Arnold Ruge, en 1843 :
Vous me regardez en souriant et vous dîtes : la belle affaire ! Ce n’est point par honte que l’on fait une révolution. Je réponds : la honte est déjà une révolution. La honte est une sorte de colère, la colère rentrée. Et si toute une nation avait tellement honte, elle serait comme le lion qui se ramasse sur lui même pour bondir.
Didier Eribon, la société comme verdict, épilogue
... L’exploration des strates de « la honte », si l’on entend par là les formes incorporées de l’infériorisation et de l’assujettissement, peut déboucher sur la création de nouvelles significations sociales, culturelles, politiques, existentielles qu’il ne serait pas exagéré de qualifier d’émancipatrices, et peut-être même de révolutionnaires. Interroger le verdict, c’est déjà une façon de le lui enlever son caractère d’évidence : c’est faire appel de la sentence, mais comme il n’y a pas d’instance devant laquelle porter cet appel, c’est à la fois en soi-même et dans le monde social qu’il convient d’organiser cette résistance aux pesanteurs instituées du passé toujours efficaces dans le présent et de travailler à cette invention de nouveaux possibles. Ce serait un beau programme politique : créer des significations révolutionnaires qui ne soient pas seulement réactives et négatives mais résolument positives et inventives …
Didier Eribon, la société comme verdict
… ce dont je suis certain, en revanche, c’est que seule une analyse théorique toujours renouvelée des mécanismes de la domination, dans leurs innombrables rouages, registres et dimensions, alliée à une indéracinable volonté de transformer le monde dans le sens d’une plus grande justice sociale, nous permettra de résister, autant que faire se peut, aux diverses formes de la violence oppressive et de mettre en oeuvre ce qu’il sera enfin légitime d’appeler une politique démocratique.
la renaissance d’un théâtre (Dunkerque)
Pays de malheur
Dans la Brique (spectacle où je me raccroche à une brique pour raconter ma propre histoire), je voulais donner une image digne du bassin minier du Pas de Calais. Je me sens tellement proche d’un type comme Didier Eribon. Je voudrais ne jamais finir son livre, la société comme verdict. Tout est dedans. J’ai l’impression que c’est ma propre histoire, l’histoire des familles ouvrières (communistes ou pas) que ces trente dernières années, les partis de gauche ont idéologiquement abandonnées (il n’existerait plus de classes sociales, de luttes des classes) pour se rapprocher des populations plus aisées. En pratiquant une politique ultra libérale, ils ont sacrifié les populations ouvrières, qui au fil des années se sont senties de plus en plus méprisées, humiliées. Je m’en rends compte dans ma propre histoire, ça a donné au fil de deux ou trois générations pas mal de gens paumés, perdus, blessés. Impossible de se raccrocher à une explication valable qui collectivement mettent les gens en valeur et leur donne un nouvel espoir, une véritable estime de soi, de croire en ce qu’ils représentaient depuis des générations, la fierté ouvrière. On leur fait honte (notre histoire nous fait honte, on ne vaut plus rien, on n’est pas utile, on ne représente plus rien par rapport à tout ce qui nous a précédé, il nous reste la honte et le déshonneur) . La honte débouche sur la colère contre tout, contre soi même. Et on se tourne vers la facilité des facilités, la connerie suprême (comme un défi, vous nous faites honte, on vous fera honte), la recherche du bouc émissaire. Quand on voit ce qui se passe dans le bassin minier du Pas de Calais, ça n’est pas arrivé du jour au lendemain (les dernières mines ont fermé il y a plus de vingt ans). Partout où je joue la Brique dans la région, j’entends dire que des bastions de gauche, dans les villes minières et ailleurs, pourraient tomber aux mains des néo fascistes du Front National. Des bastions de gauche ou des villes gérées par la droite. A Hénin Beaumont, à Bruay Labuissière, à Calais… lors des derniers sondages, les gens osent dire qu’ils s’engageront auprès des néo fascistes, et les pourcentages dépassent bien souvent les quarante pour cent pour le Front National. Pays de malheur.
Bonne Année 2014 !
On a fini la carte comm. Elle est chez l’imprimeur. Ce n’est pas une carte de voeux, c’est une carte comm. On ne parle pas du nouvel an. On parle des prochaines représentations d’ Aimer si fort. On a essayé mille photos. On trouvait que, ça faisait trop répétition par ci, pas assez punchy par là. On trouvait que ça faisait trop carte de voeux et pas assez carte comm. Pour la carte comm qui n’a rien à voir avec la carte de voeux, il faut privilégier l’information et donner envie aux gens d’aller au spectacle. Si on fait une carte de voeux (ce qu’on ne fera pas d’ailleurs), ça n’a rien à voir ! La photo ne répond pas aux mêmes exigences. Il a fallu trouver les textes ad hoc et n’en plus finir de relire pour éviter les coquilles. Les disposer correctement. On justifie ou on ne justifie pas à droite ou à gauche ? Maintenant on ne peut plus rien changer. Tout est chez l’imprimeur. Mais l’imprimeur est débordé parce que c’est l’époque des voeux. Des cartes de voeux. Pas les cartes comm puisque les cartes comm, c’est toute l’année. Toute entreprise a quelque chose à communiquer toute l’année. Donc ces jours-ci, c’est l’embouteillage des cartes de voeux et des cartes comm. On travaille avec le même imprimeur à Liévin depuis le Ballatum-Théâtre (ça ne date donc pas d’hier. Les bébés nés à cette époque là sont grands maintenant, même si, quand on regarde des enfants dans la rue, on a parfois l’impression, qu’ils ont toujours eu et auront toujours le même âge). Peut-être que l’imprimeur nous fera une fleur pour Aimer si fort et la super photo de la carte comm de Hvdz. Qu’il nous prendra tout de suite. Notre partenariat remonte à l’ inauguration du théâtre Arc en Ciel de Liévin. Avant la première guerre d’Irak.




