Comment contrer les médias dominants ? (extrait du journal Terrain de Luttes)

Comment contrer les médias dominants ? Le quartier de La Villeneuve affronte France 2 au tribunal
15 mai 2014 !

Ce jeudi 15 mai, les habitants du quartier de La Villeneuve (Grenoble) prennent leur revanche contre la chaîne France 2 qui a diffusé en septembre dernier, dans Envoyé Spécial, un reportage réduisant, pendant 26 minutes, leur « cité » à « un ghetto » « replié sur lui-même », « synonyme d’échec » et gangréné par la « violence » des « bandes qui occupent le pavé ». La plainte en diffamation déposée en décembre par une association du quartier est enfin examinée par le tribunal de Grenoble. Mais cette riposte sur le terrain judiciaire a aussi valeur de test. C’est en effet une première tant il est difficile pour les habitants des quartiers populaires de trouver les moyens de répondre aux discours journalistiques dévalorisants dont ils font l’objet, alors que l’information télévisée accorde toujours plus de place aux faits divers. Pendant des mois, leur mobilisation pour obtenir (en vain) un droit de réponse sur France 2 a au moins permis de questionner les pratiques des médias dominants dans les quartiers populaires, et de révéler les rapports inégalitaires que les grandes rédactions nationales entretiennent avec ces habitants.

26 septembre 2013, sur France 2, Ghislaine Chenu, l’une des deux co-présentatrices de l’émission Envoyé Spécial introduit le deuxième reportage de la soirée : « Nous allons revenir maintenant sur un fait divers: il y a un an Kevin et Sofiane, deux jeunes sont morts lynchés dans la banlieue de Grenoble. Leurs agresseurs présumés venaient du quartier de La Villeneuve. Nous avons voulu comprendre comment un tel déchaînement de violence a pu venir de cette cité. Une cité qui s’est rêvée idéale, un modèle d’architecture plus humaine, de la mixité sociale, du sport, de la culture au cœur du quartier. (…) Aujourd’hui, là-bas, près d’un jeune sur deux est au chômage, les dégradations et les violences augmentent. Alors qu’est devenue l’utopie? Amandine Chambelland a passé plusieurs semaines à la Villeneuve : regardez son document ». Suit alors un reportage de 26 minutes. Mais le téléspectateur en attente d’une enquête sur l’évolution de l’« utopie » et de la « mixité sociale » de ce quartier de 14 000 habitants sera frustré.

Aucune donnée statistique comparant, par exemple, la population actuelle de La Villeneuve avec celle des premiers emménagements n’est donnée. Dans quelle mesure la part des classes moyennes et supérieures dans le quartier a-t-elle chuté ? Le reportage ne le dit jamais. Tout au plus apprend-on (à la 25ème minute !) que « l’ancienne cité radieuse est devenue une enclave de précarité de 40 nationalités, 80% de logements sociaux et 30% de chômage ». Pour tout bilan sur le projet « de cité idéale » à l’origine de la création de La Villeneuve, le reportage se contente de juxtaposer (à la 18ème minute) des images d’archives de 1973 confrontées à l’interview actuelle de Jean-François Parent, l’un des urbanistes concepteurs et habitant du quartier, et les témoignages de quatre autres « anciens », toujours domiciliés à La Villeneuve. Une évocation des « premières heures » du quartier qui ne dure au total qu’à peine plus de 4 minutes. Alors à quoi est donc consacré ce « document » d’Envoyé Spécial ? Au « lynchage » de Kevin et Sofiane « par une bande du quartier » l’année précédente, comme l’évoque en introduction la présentatrice pour justifier ce reportage ? Non plus : le souvenir de ce drame n’est seulement abordé que pendant 13 secondes, à la 9ème minute.

Dès les premières secondes, plutôt que de se distinguer par une quelconque singularité, le « document » d’Amandine Chambelland s’apparente plutôt aux productions standardisées sur la « délinquance dans les banlieues » que les chaînes commerciales de la TNT déversent chaque soir sur les écrans. La première séquence du reportage sacrifie ainsi à la désormais traditionnelle scène de patrouille nocturne de la police, la caméra embarquée dans la voiture de service, puis sur les talons de « deux membres de l’unité canine ». Dans un montage d’images resserrées, le téléspectateur assiste successivement, en moins de 4 minutes, à une intervention sur un incendie de voiture, au contrôle « tendu » « d’une quinzaine de jeunes » qui « ont fumé du cannabis et bu de l’alcool », à un jet de projectiles sur les agents et à une course poursuite dans l’obscurité derrière un « groupe » invisible. Le commentaire de la journaliste qui accompagne ces images parle « de quartier sensible », « de guerre de territoire », « de bandes qui prennent possession des lieux », d’« enclave », d’un quartier qui « vit replié sur lui-même », d’une « forteresse », de « trafics » et de « squats »… La suite de ce reportage intitulé « La Villeneuve : Le rêve brisé » se déroule de jour, mais continue à aligner les représentations stéréotypées des quartiers populaires. Le téléspectateur fait alors la connaissance de « mères isolées » qui tentent de « protéger leurs enfants (…) loin des bandes qui dehors occupent le pavé », puis de « jeunes » qui « tiennent le mur » et « veulent faire leur show devant la caméra », d’élèves violents dans le collège du quartier, de « voyous » (comme « Zepek » condamné, d’après la journaliste, pour sa participation aux « émeutes » de 2010) qui terrorisent les habitants ou se livrent aux trafics d’armes…

Dans la scène la plus angoissante du reportage, la journaliste rencontre un « contact » qui lui montre « une arme de guerre » utilisée « pour défendre le trafic de stupéfiants », et qui tire, devant elle, à trois reprises sur une pancarte « au pied des tours », en pleine nuit. La tension narrative retombe certes un peu avec la diffusion des images d’archives dont il a été question plus haut, celles-ci présentant notamment des enfants en train de jouer dans les coursives et une femme au piano. Mais l’interview actuelle des « anciens » est ensuite principalement consacrée à l’agression que l’un deux a subie récemment de la part de « jeunes ». Et l’accumulation des déviances et des signes du mal-être régnant dans le quartier se poursuit. La journaliste lit le « journal de bord » d’une « anonyme » qui raconte les nuisances et les agressions de toute sorte, avant de présenter le cas d’une femme de 79 ans atteinte « d’une grave dépression », pour illustrer la surreprésentation des pathologies mentales dans le quartier.

La véritable originalité du « document » d’Amandine Chambelland tient peut-être à la place qui est réservée, dans cet angoissant tableau, aux « roms ». Très souvent stigmatisées dans les discours publics, les familles de roms sont classées dans le reportage parmi le camp des victimes de « jeunes » qui n’hésitent pas à les prendre elles-aussi pour cible, au point que des familles ont préféré fuir La Villeneuve.

Dans les heures et jours qui ont suivi sa diffusion, le reportage a logiquement suscité une vague d’indignations et de contestations sans précédent. Au point qu’une mobilisation s’est progressivement mise sur pied pour répondre à une représentation médiatique du quartier qui apparaît à beaucoup comme partielle, voire « caricaturale », car focalisée sur les violences. Il ne resterait donc rien de la mixité sociale, et des activités sportives et culturelles, que la présentatrice de l’émission pointe, elle-même, en introduction comme des traits constitutifs de l’identité originelle du quartier ? Des dizaines de lettres ont été adressées à Envoyé spécial et à Amandine Chambelland pour dénoncer cette production monochrome. Dans ces courriers, des habitants ou des militants associatifs se félicitent aussi d’avoir refusé de répondre aux questions de la journaliste (pressentant la tournure du reportage), tandis que d’autres écrivent s’être senti-e-s « trahi-e-s », soit que leurs propos aient été, selon eux, détournés au montage, soit que les nombreuses initiatives « positives » du quartier qu’ils ont évoquées en interview ont été complètement éludées. Même un journaliste de la station locale de France 3 reproche par écrit à l’émission d’avoir « jeté en pâture aux téléspectateurs un quartier où seul transparait le négatif, la violence, la peur, la haine, la misère (…) votre journaliste a multiplié les clichés, montré des jeunes assoiffés de haine, une police prête à en découdre, instrumentalisé les rares habitants qui ont accepté de se confier (…) dans le seul but de faire de l’info spectacle ! ».

Mais comment riposter et surtout faire rectifier le discours et l’image qui ont été donnés de La Villeneuve ? C’est la question récurrente qui va traverser et motiver les débats des nombreuses mobilisations qui n’ont pas cessé depuis la diffusion de septembre. Deux pétitions sont lancées (l’une émanant plutôt de militants et d’habitants du quartier[1], l’autre de la majorité municipale) pour demander « un droit de réponse pour (…) rétablir la vérité », « des explications au PDG de la chaîne » et exiger « qu’un nouveau reportage conforme à la réalité » soit diffusé dans Envoyé spécial. Elles recueillent plusieurs milliers de signatures. Sans succès. Les deux présentatrices d’Envoyé spécial n’ont jusqu’ici daigné répondre à l’indignation et aux requêtes des habitants que par médias interposés (dans le quotidien régional local, Le Dauphiné Libéré, sur France Bleu Isère, etc.), contribuant ainsi à entretenir la distance sociale qui sépare France 2, média dominant, de ce quartier. Le 30 septembre, dans une lettre à l’un des animateurs du collectif de lutte, Ghislaine Chenu et Françoise Joly se sont même opposées à la projection du reportage, dans le cadre d’un débat organisé dans un local associatif de La Villeneuve, prétextant que « France Télévisions » détenant les « droits » d’exploitation devait donner son « autorisation », et qu’il était « peu opportun » de débattre en leur absence ! Rencontrer les responsables du magazine est malheureusement chose difficile pour les habitants. Marraine de la dernière promotion d’étudiants en journalisme de Science Po Grenoble, Françoise Joly a annulé sa venue à la remise de diplôme organisée en novembre, officiellement pour raisons personnelles, alors qu’une délégation d’habitants espérait lui faire part à cette occasion, de vive voix, des effets discriminants d’un tel reportage, dans la recherche d’un emploi, la revente d’un appartement, etc…

Malgré le risque de voir la mobilisation s’essouffler au fil des semaines, les réunions publiques de décryptage collectif du reportage et de réflexion sur les suites à donner aux mouvements ont continué à rassembler plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de personnes. Une projection d’un film documentaire « Villeneuve La joie » en réponse à Envoyé spécial a par exemple été organisée. Trois groupes de travail (Action / droits de réponses / soyons les médias) ont été constitués et progressivement le choix de déplacer la lutte sur le terrain judiciaire s’est fait jour. Après avoir rencontré le représentant local du « défenseur des droits », le collectif d’habitant s’est ainsi décidé à déposer une plainte pour diffamation contre le président de France Télévisions, qui est portée par l’ « Association des Habitants de la Crique Sud ». Et une collecte de fonds a permis de réunir plus de 4000 euros pour financer les frais d’avocat. Alors qu’on ne l’attendait plus, un premier signe d’encouragement est venu début janvier 2014 avec la prise de position du Conseil supérieur de l’audiovisuel qui a estimé que « la chaîne a manqué aux obligations de son cahier des charges », en ne respectant pas « totalement » « la nécessité d’assurer la diversité des points de vue sur un sujet prêtant à controverse », et que le reportage n’apparaissait « pas suffisamment équilibré ». De manière plus explicite encore, le CSA « déplore en particulier que seuls les aspects négatifs du quartier aient été mis en avant, stigmatisant l’ensemble du quartier de la Villeneuve. »

Si les condamnations de groupes de presse pour diffamation sont rares, le procès devrait permettre au moins de questionner les pratiques et les discours journalistiques réducteurs et disqualifiants dont les banlieues font si régulièrement l’objet depuis plus de 30 ans. D’ici le verdict, le collectif d’habitants a au moins apporté un premier démenti à l’argumentation stéréotypée d’Envoyé spécial. En réussissant à porter l’affaire au tribunal, il a démontré que ce quartier, où de nombreuses expérimentations dans le domaine de la vidéo et la télévision locale ont été menées, disposait encore de ressources intellectuelles, culturelles et militantes bien réelles. N’en déplaisent aux responsables du journalisme de l’audiovisuel public qui ont endossé depuis longtemps la même perception des milieux populaires que celles des chaines commerciales.

Ce procès – que Terrains de Luttes suivra de près – sera peut être enfin l’occasion de s’interroger sur les pratiques journalistiques dès lors qu’elles ont pour cadre les quartiers populaires.

Terrains de luttes

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[1] http://www.petitions24.net/apres_villeneuve__le_reve_brise

lepave.org : Manifeste d’auto-dissolution et de refondations …

Nous, Annaïg Mesnil, Emmanuel Monfreux, Sylvie Tuaillon, Gaël Tanguy, Alexia Morvan, Regis Leprêtre , Francine Mahé, Stephane Furet, Anthony Brault nous sommes réunis la semaine du 24 au 28 mars 2014 pour analyser notre aventure collective, notre fonctionnement, notre travail. Nous avons été accompagnés dans cette démarche socianalytique par Patrice Ville et Christiane Gilon et nourri de petits plats savoureux mais aussi de beaucoup d’attention par Ali et Anthony. Nous avons aussi alimenté nos réflexions des analyses critiques de nos ami-e-s, allié-e-s, collègues des autres scop, qui nous ont fait la joie de répondre à notre invitation : Héléna, Angela, Rozenn, Brenda, Audrey Laurent, Isabelle, Mathieu, Anne-Laure, Wallou, Selma, Hugo, Sid, Joackim, Katia, Yann nous vous remercions.
A l’issue de cette semaine nous décidons de dissoudre la SCOP le PAVE le 31 décembre 2014 et de tenter une refondation pour mieux développer notre désir d’éducation populaire politique, transmettre un patrimoine, continuer d’inventer un métier.
Nous avons pris du plaisir individuel et collectif dans cette aventure, cette décision n’est pas facile à prendre mais nous la prenons parce que :
Nous n’avons pas suffisamment su…
Nous n’avons pas su identifier le modèle du « surhomme », patriarcal et capitaliste que nous avons embarqué avec et en nous dans cette aventure. Ainsi par exemple nous n’avons pas su nommer et prendre en compte les peurs inhérentes à nos exigences politiques, peurs qui ont provoqué et accentué les recours à des comportements virilistes, tant dans nos modes d’intervention que dans nos relations interpersonnelles.
Nous n’avons pas su suffisamment résister aux sirènes de la société du spectacle et aux rapports de séduction-fascination qu’elles emportent avec elles, y compris dans nos rapports avec les stagiaires de nos formations. Nous n’avons pas su contrer les effets de notoriété, et empêcher que l’existence de cette structure mette dans l’ombre une myriade d’expériences d’éducation populaire toutes aussi riches que la nôtre et auxquelles nous avons parfois emprunté le patrimoine.
Nous n’avons pas su suffisamment prendre en compte la réalité de la base matérielle de l’exercice du métier dans une logique économique de marché que nous contestons, c’est-à-dire à trouver un modèle économique qui permette de l’exercer sereinement sans se compromettre ni se résigner, sans entraîner un sur-travail structurel.
Nous n’avons pas su travailler suffisamment les conditions de préparation, de bilan et d’accompagnement des suites de nos interventions ce qui aurait permis d’évaluer les effets de notre action, de construire l’art de notre métier, de travailler nos désaccords et d’améliorer la qualité de nos interventions pour faire de notre métier un ouvrage collectif permanent reconnu à sa juste valeur.
Nous n’avons pas su nous appliquer suffisamment en interne ce que nous préconisons en externe. Nous avons ainsi géré trop souvent nos contradictions et désaccords dans une culture de l’affrontement qui put mettre à mal les personnes. De cette expérience, nous n’avons pas suffisamment réussi à faire émerger des règles et des lois encadrant l’exercice de notre métier ou de notre autogestion. A déconstruire trop souvent nos choix politiques, nos décisions, notre fonctionnement, nous avons parfois reproduit des formes de « lois de la jungle » et nous nous sommes épuisés-es tant et si bien que nous nommions déjà depuis quelques mois des situations de souffrance au travail sans arriver à nous en extraire. Il aurait certainement fallu faire face à ces constats, fabriquer du droit qui nous protège syndicalement et humainement, contre les effets de l’organisation du travail, tant dans nos conditions de travail que dans l’étalage de nos intimités personnelles et de notre intimité collective. Notre difficulté à respecter nos décisions, notre incapacité à répartir dans le temps la réalisation de nos désirs politiques, nos déconstructions permanentes, nous ont empêchés de voir dans la fatigue de toutes et tous les effets du sur-travail, les symptômes d’une autogestion non aboutie.
Nous avons tenté de dénoncer et travailler « à l’extérieur » les dominations de tous ordres mais nous n’avons pas suffisamment pris en considération et travaillé en interne les effets de dominations émanant des rapports sociaux, notamment ceux de classe et de sexe, ni les effets de pouvoir liés aux formes de savoir reconnu ou non, ou encore les effets de pouvoir liés à l’ancienneté. Ainsi, nous n’avons pas suffisamment su faire émerger une égalité de droit à partir d’inégalités de fait, ni suffisamment reconnaître la qualité du travail de chacune et chacun à sa juste valeur pour qu’elles et ils aient le désir de poursuivre l’aventure.
Nous n’avons pas su nous mettre à l’école des expériences de nos alliés-es, ni cultiver les savoirs-faire stratégiques de l’action collective issus des mouvements d’émancipation d’hier et aujourd’hui. Nous avons ainsi trop tard eu recours à l’extériorité pour nous aider à prendre de la distance d’un côté et à faire mouvement de l’autre : faire appel à un tiers nous aurait certainement aidé à travailler mieux ces rapports sociaux de domination en notre sein alors même que de nombreuses alertes tentaient de se faire entendre.
Par ces options et pratiques, nous avons créé les conditions d’une situation de souffrance au travail et d’une tristesse que nous ne voulons pas permettre de continuer et que nous ne souhaitons pas répandre car elle est contraire à notre projet de société, c’est pourquoi après 7 années d’expérience intense
nous décidons de mettre fin à la SCOP Le Pavé le 31 décembre 2014
En mettant fin à la SCOP le PAVE nous souhaitons mettre fin à une entreprise incarnant, parfois, une posture productiviste et viriliste et reproduisant, malgré nos efforts, un rapport à l’éducation populaire constitué de dérives personnalisantes et de performances spectaculaires.
Nous souhaitons mettre fin à une entreprise qui fut certainement trop idéalisée. Nous mettons fin à la souffrance au travail, à la reproduction d’un modèle entretenant l’essentialisation d’une « figure de l’éducateur populaire », à un modèle nous empêchant d’énoncer des règles déontologiques claires qui devraient fonder ce métier.
Nous mettons fin à un modèle économique où le sur-travail est la règle et à une manière d’exercer le pouvoir mais pas à une ambition ; nous mettons fin au mythe mais pas à l’espoir qu’il a soulevé, nous mettons fin à son histoire douloureuse, éreintante mais pas à l’enthousiasme que nous avons partagé ensemble et avec d’autres. Il s’agit de ne pas perpétuer en interne ou vis à vis des gens à qui nous nous adressons, les maux de notre modèle mais bien prendre le temps de repenser notre pratique pour mieux défendre et faire vivre une éducation populaire politique que nous souhaitons toujours émancipatrice et transformatrice. Nous souhaitons entamer un processus permettant joyeusement de tirer les leçons du passé, de poursuivre ce qui nous fait plaisir, d’imaginer, inventer. Nous voulons nous consacrer avec plus de méthodes, règles déontologiques à l’élaboration et la transmission d’un métier : Educatrice-teur populaire politique.
Nous avons tenté d’être des trouvailleuses/eurs, artisanes/artisans de l’éducation populaire politique, nous voulons certes sortir du modèle aristocratique du Pavé mais la fin du Pavé n’entame rien de notre volonté de penser des révolutions, de rendre concrètes des utopies autogestionnaires et égalitaires, n’entame rien de notre désir d’œuvrer à un monde où il est possible de dénoncer les dominations …. tout en renforçant notre unité dans la lutte…
Mais nous sommes fières-fiers
Nous sommes fier-e-s d’avoir voulu faire vivre une autogestion radicale en créant un outil de travail qui s’est essayé à rendre concrètes des utopies de départ comme le salaire égalitaire, l’absence de hiérarchie, le refus de la spécialisation, l’intervention en binôme, la dé-hiérarchisation des savoirs. Certes, tous ces principes ont parfois subi des entorses mais nous sommes fier-e-s d’avoir expérimenté, tâtonné, réinterrogé souvent notre modèle, nos relations interpersonnelles, de pouvoir, de rapport au savoir, notre organisation concrète comme les conséquences de nos interventions ou nos productions collectives. C’est parce que ce travail s’est fait dans des allers-retours pratique- théorie, dans le travail des contradictions et non leur négation que nous pensons nous être inscrit dans une démarche d’éducation populaire qui autorise et s’autorise du tâtonnement, du droit à l’erreur, de la possibilité de tirer de l’expérience les parts libératrices et les parts domesticatrices de l’action collective.
Nous sommes fière de cette expérience parce que nous avons rêvé ensemble d’une aventure collective généreuse, politique et ambitieuse, parce que nous l’avons essayée même si cela n’a pas réussi complètement, parce que ce fut une expérience d’éducation populaire exigeante entre nous, pour nous aussi, jusque dans sa dissolution. Expérience que nous souhaitons partager et transmette.
Nous sommes fier-e-s d’avoir tenté pendant 7 ans de réhabiliter une éducation populaire politique productrice d’une pensée critique utile à l’organisation collective, au renversement des systèmes de domination ; une éducation populaire portée par un désir de lutter contre le capitalisme, une éducation populaire qui soit combative et non domesticatrice. Nous avons en effet tenté de sortir de l’ombre et transmettre des méthodes et des démarches d’éducation populaire inventées ici et là, aujourd’hui ou hier et parfois avons bricolé de nouveaux dispositifs pédagogiques mutualistes pour libérer une expression critique authentique et incarnée. Il s’agissait alors de partager des outils
permettant de dévoiler certaines formes de domination mais aussi d’augmenter le pouvoir d’agir pour mieux les combattre et transformer la société.
Nous avons aussi tenté de partager et rendre public des savoirs critiques savants et populaires pour stimuler des actions collectives transformatrices et ce faisant sommes fier-e-s d’avoir contribué modestement à nourrir l’espoir de réalités radicalement autres. La conférence gesticulée fut une manière parmi d’autres de le faire, nous sommes fier-e-s d’avoir porté l’éclosion de cette forme, arme de témoignage politique permettant de porter une critique radicale incarnée sur des sujets de société. Nous nous en sommes servis pour publiquement affirmer nos doutes et des points- de-vue situés et nous sommes heureux d’avoir permis à d’autres de le faire.
Nous sommes fier-e-s d’avoir participé à la création d’espaces permettant l’émergence d’intelligence collective propices à la dé-hiérarchisation des savoirs et à renforcer des rapports de forces. Parfois nous avons permis des dévoilements émancipateurs et pu accompagner des combats, des luttes, des victoires : de ça nous sommes fier-e-s quand l’exercice critique et l’organisation collective ont pu se traduire en action et transformer un peu le réel, quand les prises de conscience ont été émancipatrices.
Nous sommes fières-fiers d’avoir rencontré des échos à notre démarche dans de nombreuses sphères, syndicales, associatives, privées, publiques. Fières-fiers que des collectifs de luttes qui s’attellent à un travail de la démocratie là où ils sont, nous aient fait confiance. Heureux que notre démarche s’inscrive dans une soif plus large, partagée par d’autres, de transformation sociale.
Nous sommes fier-e-s d’avoir tenté de revisiter un métier Educateur-trice populaire, d’avoir permis à d’autres de s’en emparer et de l’enrichir de leurs expériences et analyses, fier-e-s d’avoir voulu partager et essayé d’associer à notre utopie des nouveaux et nouvelles camarades alors même que la propriété privée n’encourage pas au partage des métiers et des savoir-faire. Nous sommes fier- e-s de participer à l’émergence d’un réseau d’éducatrices-teurs populaires qui nous a permis par effet miroir de réinterroger notre modèle, nos pratiques …
Nous sommes fier-e-s d’avoir tenté de traduire en acte la devise de Fernand Pelloutier : « instruire pour révolter. »
Ce que seront les suites de cette aventure, comment nous comptons continuer … vers une refondation
D’abord, il nous faut clôturer cette aventure collectivement en évitant au mieux les écueils qui ne manqueront pas de se faire jour pour que cette fin permette de nouveaux départs sereinement.
Une partie d’entre nous souhaite continuer d’œuvrer concrètement dans les champs professionnels qui étaient les nôtres (spectacles politiques, formation, accompagnement). Le programme de formation sera donné en héritage à cette nouvelle entité mais nous n’en sommes encore qu’à imaginer ses statuts, la nature de sa démocratie, son fonctionnement, son nom.
Une autre partie d’entre nous a annoncé clairement sa volonté de prendre du recul et du repos mais souhaite continuer de faire vivre ses désirs politiques de transformation sociale toujours intacts sous d’autres formes, dans la rencontre d’autres lieux alternatifs, des espaces de résistance ou de savoirs radicaux … Et puis il y a aussi pour certaines et certain d’entre nous, dans, à coté, ou hors de cette nouvelle entité ou dans une autre entité, l’envie de se consacrer plus spécifiquement à de la recherche afin d’approfondir notre compréhension des mécanismes à l’œuvre dans les phénomènes de domination et augmenter nos capacités à conscientiser, vulgariser, transformer.
Quelques soient ces nouveaux espaces de travail nous souhaitons qu’ils se dotent d’espaces animés par des tiers et de cadres d’analyse de pratiques pour ne pas reproduire des postures que nous critiquons. Nous nous attellerons en particulier à mieux reconnaître les différents héritages militants qui nous ont permis d’être ce que nous sommes, à préparer, analyser, évaluer nos interventions, avec des référents extérieurs, pour construire les contours d’un métier d’éducateur populaire dont nous espérons contribuer à transmettre les objectifs et les « règles de métier ». Par ailleurs, nous souhaitons que ces nouveaux cadres de travail veillent à adapter leurs ambitions aux moyens qu’ils se donneront pour éviter et combattre ce qui furent une des raisons de la dissolution du PAVE : l’auto- exploitation des travailleuses, travailleurs, l’aliénation au travail et la reproduction des dominations.
Concrètement donc, nous honorerons nos engagements au nom du Pavé jusqu’à décembre 2014. Nous choisissons la dissolution mais pas la liquidation qui ne permettrait pas de donner les possibilités matérielles à la création de nouveaux espaces de travail. Le Pavé n’existera plus mais la structure juridique conservée permettra une assise économique favorable à une ou des refondations.
En pratique, dès maintenant, nous nous réservons des temps de séminaires accompagnés par des tiers pour penser, politiquement et matériellement les suites de notre aventure collective. Il s’agit d’une part d’envisager avec qui, comment et selon quel fonctionnement démocratique et économique nous continuons d’œuvrer dans les champs de la formation professionnelle, du spectacle politiques, de l’accompagnement de structure, d’autre part, de mettre en branle les conditions de possibilité d’une action recherche pour début 2015. Nous souhaitons en effet évaluer au sens de « donner de la valeur », le travail que nous avons pu faire, concevoir la transformation de nos pratiques en un métier mais aussi confronter notre expérience à d’autres, en particulier sur les questions d’autogestion et de luttes contre les dominations ; retirer des enseignements utiles à d’autres collectifs pour gagner des combats.
Nous donnerons bientôt des nouvelles de l’avancée de ces chantiers de refondation, nous souhaitons continuer à travailler avec les syndicats, groupes informels, individus, groupes militants de tous poils et inviterons nos ami-e-s, allié-e-s camarades qui partagent nos désirs de transformation sociale et d’éducation populaire pour ce chantier d’action-recherche. Un texte précisant les voies de la refondation sortira d’ici l’automne.
Pour nous tous et nous toutes, il ne s’agit que de la fin d’une étape et du début d’une autre pour asseoir sereinement des avenirs toujours porteurs d’utopies émancipatrices….

Action Directe

T’es content que la semaine se termine. Lycée Robespierre et rencontre Louvre Lens. On a pour ainsi dire notre compte d’histoires. On peut être maintenant quasiment sûr que le livre paraîtra avant la fin de l’année. T’es content que la semaine se termine. Demain c’est Z Arts Up ! à Béthune. Le dernier de la direction actuelle. Ça a bien failli ne pas se faire, comme la Brique à Lallaing. Heureusement que tout le monde s’est mobilisé en un jour ou deux. La mairie de Béthune a cédé, elle a donné sa subvention, pour que la festival ait lieu. Qu’en sera-t-il l’année prochaine ? On peut être inquiet, sérieusement. Qu’en sera-t-il de la culture en général ? Qu’en sera-t-il des intermittents ? T’es pas trop content que la semaine se termine parce que t’as eu pleins de problèmes à régler, pas réglés. T’es content que la semaine se termine mais t’es pas content que ce soit trop souvent si compliqué. T’es limite. T’as peut être placé la barre un peu trop trop, il faudrait redescendre d’un cran.

entre chien et loup

Conseil d’administration. Trois heures de Conseil d’administration. Des heures à répondre à un interview, cet après-midi, par écrit. Pour le journal La Terrasse. Deux heures et demi de réunion à la Direction Régionale des affaires culturelles pour parler du renouvellement de la convention de la compagnie avec le ministère de la culture. Plus de deux heures de route entre Lille et Loos en Gohelle. Aller et retour. Quand on rentre à cette heure, en prenant le temps de marcher, on entend le hululement des oiseaux de nuit dans les buissons sur les chemins de campagne et dans les bois.

Soma Liévin Courrières Fouquières

C’est abominable ce que si passe dans la mine de Soma en Turquie. Des conditions de travail abjectes pour des hommes qui descendent à des centaines de mètres de profondeur pour que les riches s’en mettent encore plus plein les poches. Et ce sont des centaines de morts qu’on remonte à la surface. Parce qu’un court-circuit a mis le feu au charbon. Le charbon qui brûle dégage du monoxyde de carbone, un gaz mortel qui vous endort et vous tue en quelques secondes. On a fermé les mines de charbon chez nous parce que ça n’était plus rentable, et qu’on ne voulait plus améliorer les conditions de travail des mineurs, parce qu’avec la mondialisation, ça coûtait moins cher d’aller faire mourir les gens ailleurs. C’est juste une question d’économie, il y a belle lurette que les gens, on s’en fout… Ce monde m’est insupportable.

pas de répit pour la compagnie du hollandais volant

Toute la journée d’aujourd’hui passée en réunion, de 10h à 17h30. Passées en revue les actions à venir et l’organisation d’Avignon, où on ira jouer La Brique, dans le off, à l’Espace Pasteur, le lieu de la Région Nord Pas de Calais, en juillet. Cette semaine, on a rendez vous à la Direction Régionale des Affaires Culturelles, pour parler du conventionnement de la compagnie. On a un conseil d’administration jeudi soir. Vendredi, rendez vous au lycée Robespierre de Lens pour collecter des anecdotes pour le livre du Louvre et réunion dans l’après midi pour faire le point sur le collectage. Demain, journée consacrée à notre aventure sur La Redoute à Roubaix avec Les Tréteaux de France et R.Montserrat (rendez vous avec le Garage etc).

les gens racontent leur ville et leur village

On a passé la matinée à collecter des histoires pour le livre , le guide émotionnel du Louvre Lens, un guide comme une série d’ histoires des gens qui peuplent cette région. Avec ce livre on pourra aller d’un endroit à l’autre de la région pour la visiter autrement, en dehors des itinéraires touristiques. Un parcours de découvertes conçu par les gens eux-mêmes.

Mme et M. Richebourg se sont passionnés toute leur vie pour les animaux et en particulier pour les oiseaux. Ils ont créés le Paradis des oiseaux. Ils ont eu des volières avec beaucoup d’oiseaux de toute sorte. Ils parlaient beaucoup à leurs oiseaux, parlaient avec eux, sifflaient avec eux. Un jour la marchande de journaux dit à Mme Richebourg, qu’elle ne supportait plus que M. Richebourg la siffle chaque fois qu’elle passe dans la rue. Mme Richebourg n’en croyait pas ses oreilles et elle est allé réprimander son mari. Son mari travaillait à la mine et quand il était de nuit, il dormait le matin, comme ce matin-là. Je ne siffle pas dans mon sommeil, lui a t il dit. Quelques temps plus tard, ils se rendirent compte que c’était un de leurs oiseaux qui sifflaient la marchande de journaux, à chacun de ses passages.

Mme et M. Richebourg qui possédaient des centaines d’oiseaux étaient invités à toutes les ducasses des environs pour présenter leurs oiseaux. Ils avaient des choucas et des pies qu’ils avaient dressés à attraper des pièces d’argent à travers la grille de leur cage et à les déposer dans une tire lire qui se trouvait dans la cage. Cela amusait beaucoup les gens qui leur tendaient des petites pièces et cela a permis à Mme et M. Richebourg de gagner un petit peu d’argent.

Parfois au cours des ducasses un oiseau s’enfuyait et quand Mme et M. Richebourg rentraient chez eux avec tous leurs animaux sur les portes bagages de leur vélo, très souvent, l’oiseau qui s’était enfui, les rejoignait et les accompagnait sur le chemin du retour avant de regagner sa cage dès qu’il arrivait chez lui, chez Mme et M. Richebourg, au Paradis des oiseaux.

Un musée a été créé par la ville d’Estevelle en l’honneur du travail de Mme et M. Richebourg, sur l’ornithologie au 26 rue Blanche Dupont à Estevelle. A l’étage, on y trouve des oiseaux taxidermisés tandis qu’au rez de chaussée, il y a des livres écrits et édités par M. Richebourg sur la guerre et les oiseaux.

A Estevelle, quand M.Richebourg est mort, on a dit que l’ homme qui savait tout, avait disparu.