On avait joué à Avignon pour la première fois avec Chez Panique , une adaptation de café panique de Roland Topor. On jouait dans un restaurant à cinq heures de l’après midi. L’action se déroulait autour d’un bar et on buvait vraiment du vin pendant le spectacle. Souvent on en ressortait ivre. Surtout les jours de fortes chaleurs. On mélangeait le vin rouge avec le vin blanc et le lait et la bière. Topor était venu voir le spectacle au café théâtre de la Vieille Grille à Paris. On a joué le spectacle très longtemps. Arrêté puis repris. Plusieurs fois. Je me souviens qu’un jour une association de lutte contre l’alcoolisme nous avait acheté le spectacle en préambule d’un débat sur l’alcool. On s’était demandé ce qu’on faisait là. L’accueil était très chaleureux mais c’était un peu absurde puisque le spectacle faisait l’apologie de l’ivresse. On est loin d’ Angelica Liddell.
Carnets de route
mardi 15 juillet 2013
L’écriture d’Angelica Liddell est lucide, réaliste, intensément réaliste sur la mort, la souffrance, sur la séparation, la douleur et l’horreur. Le spectacle intitulé, Tout le ciel au dessus de la terre donne à voir tout cela et le déchirement physique. Mais il ne s’agit pas de se sauver de cette déchirure par une compensation, une complaisance transcendantale ou une idéalisation, une transfiguration transcendantale. Il s’agit de creuser la souffrance et la plaie pour sentir que la plaie, c’est la cassure, la fêlure et c’est en même temps là où on peut trouver la brèche, l’interstice qui nous permet de passer vers l’autre.
La vie est un banquet où on n’en finit pas de faire l’expérience de la rupture et de la communauté.
installation maraîchère (hauts de rouen)
quelque chose d’ineffable
Qu’il serait donc impossible de dire ! Un secret irrévélé à nous-mêmes ! Cet ineffable qui fait la différence, l’unicité des personnes. Si on considère le spectacle d’Angelica Lidell, est ce qu’on peut penser que dans le ciel au dessus de la terre elle révèle ce qui semble à tous impossible à dire ? Quelque chose de terriblement dérangeant et d’infiniment et définitivement troublant ! Pour certains spectateurs, c’est insupportable. On peut se sentir agressé mais aussi penser qu’on s’est trompé toute sa vie. Et lui donner raison. Penser que la seule façon de réagir et de dire, c’est la sienne. Mais il y a cet ineffable. Elle ne nous dit pas tout. C’est sans doute impossible. On sort de là meurtri mais certain d’avoir assisté à quelque chose d’exceptionnel. On a cette sensation de n’être plus au théâtre, d’avoir assisté à quelque chose d’unique (même si on sait bien qu’elle a déjà joué cette pièce et la rejouera mille fois). Dans son coin, on se fait son cinéma et on se dit qu’il y a des parentés avec ce que fait Sébastien Barié. Et ce qu’on aimerait faire aussi, dans Aimer si fort. Nos histoires sont différentes mais correspondent. On ne saurait dire pourquoi. C’est cette part d’ineffable qu’on a en commun qui nous attire, nous magnétise et qu’il faut mettre à l’oeuvre. Comme le vertige sur les falaises au cap Gris Nez quand on marche sur le chemin de randonnée entre Calais et Wissant. Quelque chose qu’on ne peut pas raconter, où tout peut vous arriver. Mais à l’instant même où tout vous est égal. Quelque chose d’ineffable, qui tient aussi de la solitude. Ce qu’on se dit à soi même dans ces moments là. Ce que Angelica Lidell crie sur le plateau pendant deux heures. C’est ça et c’est quelque chose de plus étrange encore. De plus physique. De plus incarné.
Le chapiteau quitte Rebreuve-Ranchicourt, il va s’installer à Hermin.
Don’t be sad
Réunion puis réunion et réunion. Lors d’ une Veillée, à Méricourt (Pas de Calais), on a comme d’habitude discuté avec beaucoup de personnes. On a parcouru la ville dans tous les sens. De nombreuses fois. On a rencontré des jeunes gens de l’école de musique. On a parlé musique et politique. Un jeune garçon nous a dit, moi je suis communiste, par mon père. Méricourt, c’était en 2009 , avant qu’on ne parte au Brésil, à Sao Paulo et Belo Horizonte, dans la région du Minas Geraïs. Jumelée avec le bassin minier du Pas de Calais. A Belo Horizonte on a joué sur un terrain de football, à côté du centre social où était établi notre quartier général. Maestre Conga, grand chanteur de samba nous a fait l’honneur de donner un récital avant la Veillée. Pour les gens de Paris, disait-il. On a une réunion ce matin avec Pierre Staigre, technicien-magicien, à propos de la technique des spectacles et des tournées de la prochaine saison. A Loos en Gohelle.
Dunkerque (on est déjà mi-juillet et on n’arrive pas à s’y faire)
supplément de dignité
Cette nuit, après le spectacle, j’ai fait un rêve : Ma soeur était sur la scène, avec Angellica Liddell, et elle ne voulait pas descendre. C’était étrange, c’est comme si elle ne se rendait pas compte qu’elle était sur la scène. J’étais dans les coulisses et je l’appelais. Ou peut être qu’elle s’en rendait compte et qu’elle s’en fichait. Je l’appelais et elle s’en fichait... Deux jours à Avignon permettent de voir vingt cinq spectacles et de croiser des dizaines de milliers de gens. Le spectacle d’Angelica Liddell, Tout le ciel au dessus de la terre est bouleversant. Ça s’est terminé tard dans la nuit. Mais à cette heure comme à toutes heures, les rues sont pleines de monde. Plus de 1200 spectacles sont proposés tous les jours. Et ça n’est que le début des hostilités puisque le festival dure quatre semaines. On se disait qu’on irait peut-être jouer la Brique l’année prochaine à l’Espace Pasteur si la Région Nord Pas-de-Calais veut bien de nous. Mais tout ce bruit, cette foule en permanence, les millions de tracts qu’il faut distribuer et le même nombre d’affiches à accrocher demandent d’être en pleine forme pour tenir le choc de la chaleur, des cris et de la foule. Allez ! On y arrivera bien ! On l’a fait souvent. Et ça fera plaisir à Maggie avant son départ au Québec. Angelica Liddell donne un show de solitude renversant à l’intérieur de son spectacle . C’est scotchant.
chaotisch (2)
On a parfois du mal à y voir clair. A tirer le vrai du faux. Qu’est ce qui fait qu’il y a encore tant de gens sur le Pont d’Avignon ou dans les rues d’Avignon pendant le festival. Est ce que c’est une vue de l’esprit ou quelque chose de bien réel. Est ce que c’est parce qu’on a toujours vu Avignon de cette manière-là qu’à chaque fois qu’on vient on a l’impression que rien n’a bougé. Qu’on se trouve dans une incessante continuité. Il faudrait aller visiter la Fabrique et la banlieue d’Avignon pour se rendre compte que quelque chose d’autre existe. Mais c’est peut-être simplement un effet du premier jour. On aura guère le temps de se rendre compte de quoique ce soit d’autre puisqu’on repart mercredi. Le train est arrivé en gare d’Avignon avec vingt cinq minutes de retard. Au milieu de l’après-midi. C’est la millième fois qu’on vient au festival d’Avignon. Mille ans plus tard, ça ne peut plus être la même chose. Du moins une chose est sûre, ça n’est plus les mêmes gens.
On pense aux Turbulents




