En vérité, beaucoup de choses ont muté (dans la culture ouvrière). Peu ont véritablement disparu. Cette culture demeure portée par ses héritiers. Filles et fils d’ouvriers. Constitutive de leur identité. Il se peut que le gigot du dimanche soit quelque fois remplacé par le couscous, et la belote par le sheshbesh. Est-ce si différent ? Finalement, la face perdue de la culture ouvrière c’est celle qui résultait plus ou moins directement de la politique.
(Denis Sieffert)
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Dunkerque
Aller glaner
Porte à porte. Récolter des images d’objets importants, beaux, qui représentent la culture, l’histoire, les plaisirs et loisirs de habitants. Ballon de foot, les chaussons de nouveau né – avec écrit papa-maman, ce sont les chaussons de l’aîné qui a maintenant dix ans -, une bouteille de coca et une bouteille en forme d’ourson, avec du sable de couleur, puis dauphin à paillettes et poisson clown, chien en résine et hélicoptère en bois. Et aussi la petite machine à vapeur ancienne, pour apprendre aux enfants comment marche un locomotive, avec son petit sifflet et tout. Et les photos des familles. Tableau peint par le grand père. Paire de baskets, parce que le sport, le sport, le sport, et puis aussi la lampe de cheminot ancienne et le pot de fleurs. Le mille bornes. Le scrabble. La petite danseuse. Cet après midi, on continue, aller glaner des objets et des rencontres, au Marais, pourquoi pas.
la petite machine à vapeur

m.legal
On a rencontré M. Legal qui est responsable syndical CGT au CE de la SNCF pour la région. Il nous a expliqué que si la cité des cheminots est restée comme elle est, que les maisons n’ont pas été détruites ou livrées aux promoteurs, c’est grâce au combat syndical qui a tout de suite été relayé par les habitants. La SNCF voulait détruire une partie de la cité. M. Legal parle beaucoup de la solidarité des cheminots et de la transmission de la culture cheminote. Il dit qu’une génération a raté le coche parce que pendant des années la SNCF n’embauchait plus. Il parle beaucoup de la bibliothèque. Il dit que comme il y a toujours eu beaucoup de livres engagés à la bibliothèque, ça permettait aux gens de lire mais aussi de penser et de réfléchir. Et de se défendre. Actuellement c’est plus difficile de se mobiliser parce que la SNCF externalise beaucoup de services. Aujourd’hui quelqu’un qui travaille à la SNCF peut être employé par une entreprise sous traitante. Thalys et Eurostar sont des entreprises privées. Les problèmes de sécurité qui sont dus en partie à cette politique de privatisation rampante affectent personnellement les cheminots parce qu’ils sont fiers de leur mission de service public dont ils ont gardé une très haute opinion. En Angleterre tout le chemin de fer a été privatisé et ils ont du revenir en arrière pour l’entretien des voies. M. Legal dit quand on pénètre dans leurs ateliers on a l’impression d’être au 19ème siècle.
merveilleux

le il y a
Il y a deux marchands de bonbons, et des fizzy pazzy, il y a Kader. Il y a des cours de vélo à l’école. Il y a un bon cuisinier, Samy. Sauce au Maroille. Il y a l’école ménagère LCP. Il y a le rond point du kiosque. Françoise et Gérard, et leurs belles chambres d’hôtes. Il y a les pierres et la colline, la rivière, il y a Tom et Lucas. Il y a les blagues de Didier et les chansons grivoises. Il y a des moules frites. Il y a le printemps. Il y a le métro bourre et bourre et ratatam. Le mât de Charlotte, le fil de Marion, c’est du sport. Il y a l’école de cirque qui prête du matériel, et Tom aussi. Il y a les rues calmes de la Délivrance, les maisonnettes cheminotes. Il y a Josiane qui ne fait pas son âge. Il y a la boucherie boucherie. Il y a des bonbons. Il n’y a pas de problème. Il y a le il y a.
Il y a Didier et Martine qui font pomme Q, pomme S, pomme T. les montages et les images. Il y a que reste-t-il de la culture ouvrière. Il y a un chien qui a fait pipi sur Nietzsche et sur le chaos des étoiles. Il y a les caméras qui font fuir et celles qui attirent. Il y a Montevideo qui nous suit. Il y a le wagon, le quai de déchargement, la pluie, et Dorothée. Il y a les claquettes à la maison de retraite. I lone be lost by you.
Il y a Balzac, qui a le droit de mal écrire. Il y a bouquetin, jaquette et les semelles qui battent. Il y a la marche à pied. Il y a les clefs et la vis. Trouver la bonne vis. Monter jouer démonter en quarante minutes. Il y a tic a boum tac tac.
entre les boutons et les fleurs, danser, et faire des citations

lutte des classes
Quels ont été les facteurs du délitement de cette culture ouvrière ? c’est moins la réalité objective des conditions de vie qui a changé que la manière dont cette réalité a été perçue par le regard politique. Cette transformation a été en grande partie le produit des événements historiques liés à l’effondrement du communisme. Mais ces phénomènes ont été accompagnés d’une entreprise idéologique menée par les intellectuels qui ont réussi à faire prévaloir à gauche des idées de droite et, plus profondément encore, une perception de droite du monde social. Ce n’est pas seulement l’idée de « lutte des classes » qui a été évacuée, mais la simple idée qu’il existait des classes et que la vie sociale – et donc politique – était traversée, et même structurée, par des conflits de classe. Toute référence au mouvement ouvrier, à la culture ouvrière, a été dénoncée comme attardée dans un passé dont la gauche « moderne » devait se débarrasser. Le vocabulaire s’est modifié : on ne parla plus oppression, de domination, etc., mais de la nécessité d’organiser le « vivre-ensemble » ; tout un blabla néochrétien s’est substitué au lexique qui caractérisait la gauche comme la gauche.
(Didier Eribon)


