Line – Un récit de Ferfay

En novembre, Guy viendra jouer la première de son nouveau spectacle « Courts-Circuits » à Ferfay. Dans son village. Là, nous y passons une journée, pour rencontrer des habitants et recueillir leurs paroles. (On mesure ce jour-là à quel point c’est un événement pour Guy de se préparer à venir jouer dans son village, la première du spectacle où il raconte tellement de choses qui viennent de là).
Et cette après-midi là donc, dans le village de Ferfay, c’est vraiment très particulier. On ne rencontre pas une « habitante de Ferfay », on rencontre une amie d’enfance de Guy. Une amie de la cité, de numéro 3. Alors, rien n’est comme d’habitude. Parce que d’habitude, en veillées, quand nous allons à la rencontre des habitants et des gens qui font la vie du village ou du quartier où nous sommes en résidence, nous demandons : est-ce que vous pouvez vous présenter ? Puis on rencontre les gens, on parle, ils nous raconte « ce qu’ils font là », quelle est leur vie, leur rapport à la culture, leur culture, leur quotidien.
Mais là, nous ne rencontrons pas une « habitante de Ferfay », nous rencontrons une amie d’enfance de Guy. Line. Ça a aurait pu être Francine ou Fanny parce qu’à sa naissance, dans la maison, on hésitait sur son prénom. Mais, c’est Line : c’est la sage-femme qui a choisi. Même si à cette époque les accouchements se faisaient déjà à l’hôpital, Line est née dans la maison, dans les corons, à numéro 3.
Ah oui, Line est aussi Madame La Maire (avec un macaron sur la voiture, comme elle dira), et c’est en tant que Maire aussi, qu’elle était là lundi dernier à la réunion publique organisée par Culture Commune pour préparer « La scène mobile à Ferfay » et de la venue de « Courts-Circuits ».
Line reparle tout de suite de la réunion publique de lundi dernier, mais ce n’est pas pour évoquer « La scène mobile à Ferfay » ni « Culture Commune ».

LES FRATERIES

Line : J’étais étonnée de voir Fernand.

Guy : T’as vu ? Moi aussi. Ben, ça m’a fait plaisir. On s’est promis de se revoir. C’était de l’émotion de le voir, ça m’a coupé le souffle d’émotion. Je me suis dit, Fernand, il me fait le plaisir de venir. Entre nous, il y a une grosse différence d’âge. 20 ans. Je suis le petit dernier.

Line : Moi c’est pareil, il y avait moins de différence d’âge avec mes frères, mais quand même, j’avais 13 ans avec mon frère aîné. Quand on est gamins, c’est énorme cette différence.

Guy : Ah ben oui, c’est comme s’il y avait eu presque une génération.

Line : En plus tu vois, mon frère il a fait son service militaire, c’était au moment de la guerre d’Algérie, donc il est parti, j’avais à peine 6 ans. Quand il revenait en permission, il était déjà avec sa future épouse, avec ma belle-sœur. Alors forcément. Ils se sont mariés en rentrant du service militaire en 1964, j’avais pas encore 8 ans. Et puis mon grand-père est décédé en janvier 65, alors mon frère Francis il est allé habiter chez ma grand-mère, pour qu’elle soit pas toute seule. Ce qui fait que moi, à partir de l’âge de 8 ans, je me suis retrouvée seule avec mes parents.

Guy : Comme une fille unique.

Line : Comme une fille unique, gâtée pourrie par mes parents. Gâtée par les parents, par mon père surtout, il me passait tout. Ça ne m’a pas toujours aidée. J’étais capricieuse. J’étais une chieuse. Je le suis encore, mais bon, différemment.

LES COUSINES

Guy : Je pense à ma sœur des fois, quand elle raconte sa vie dans les corons. Ce n’était pas facile pour une femme d’être dans les corons. Et là, toi, tu es maire, ça t’es venue comment ?

Line : Voilà, voilà. C’est un concours de circonstance ! C’est l’histoire de la vie ça !
… Je te l’ai dit quand on s’est rencontrés à l’enterrement de la mère de Cathy. Pour moi, Eliane et Janine, quand j’étais gamine, c’était le summum de la beauté, de l’élégance, de tout ce qui se faisait de mieux.

Guy (à nous) : Eliane c’était ma sœur, et il y avait une cousine, c’était Janine. Quand elles allaient au bal, elles étaient sapées comme jamais et elles faisaient l’admiration des plus jeunes.

Line : Et de moi surtout. Il y avait Marylise Lesur aussi. Alors moi, quand j’étais gamine, parce que nous on jouait dans les rues, c’est clair, on jouait dans les corons. Moi je suis née là-bas, et en plus à l’époque, on ne mélangeait pas le village avec la cité. Moi, j’ai mal tournée, j’aurais mieux fait de rester dans les corons, parce que je me suis mariée avec un gars de Ferfay-Village et ça n’a pas du tout marché. Enfin, ça c’est une parenthèse.
Mais Marylise, maintenant je la côtoie parce qu’elle fait de la rando avec Ferfay-Rando. On a une grosse association de randonnées. Ferfay-Rando : là on vient de faire un séjour, on était plus de 53 à partir. Il y a des gens qui font le séjour, il y a les gens qui font les randonnées. Mercredi matin, randonnée douce, mercredi après-midi, randonnée un peu plus… longue, on va dire. Après il y a la randonnée du weekend.
Et quand Marylise elle me raconte son enfance, moi j’hallucine. Parce qu’en fait moi j’ai connu ses parents, je les ai côtoyés toujours dans le cadre de festivités, de choses comme ça, et je me rappelle que son père c’était un gai-luron quoi. Mais Marylise me dit qu’à la maison, il était morose. Alors ça, on ne peut pas le savoir, on peut pas savoir.

Guy : Mais t’as ça souvent. Les gens qui sont très dôles, ils cachent quelque chose, une souffrance. Mon oncle Abel, le père Marylise, il disait : je reprends du pâté, la moutarde elle est bonne.

Line : Et Marylise, elle avait pas le droit de sortir, et nous en fait on pensait qu’elle ne voulait pas se mélanger à nous. Enfin, tout ça c’est des a priori. Forcément, quand on parle de son enfance, il y a des choses qui reviennent.

Guy : Marylise, c’est une cousine à moi, que je revois de temps en temps.

Line : Je vais lui dire qu’il faut qu’elle vienne voir ta pièce. Avec Serge, c’est son mari. Elle habite sur Ames, elle n’habite pas sur Ferfay. C’est tout comme, elle est juste à côté.
Et après, vous allez aussi rencontrer Régis Lhomme. Vous allez voir, il est marrant parce qu’il me dit que pratiquement, il y avait un membre de sa famille dans chaque coron. Moi non, mais comme vous, la famille Alloucherie, et Lesur, Blondel. Un membre de sa famille dans chaque coron.

Guy : Oui, Alloucherie, avec Lesur, Blondel. Une famille dans chaque coron. C’est vraiment les cousins, les cousines. Les oncles, les tantes, ils étaient revenus s’installer dans les corons, parce que la plupart travaillaient à la mine. Et les Lesur, du côté de ma mère, c’était une grande famille aussi. Et les Alloucherie aussi. Y avait ma grand-mère aussi, elle est morte à 97 ans, qui était dans le dernier coron, en bas, en face de chez Marie.

FERFAY, PARTIR ET REVENIR.

Line : Si, moi je suis partie de Ferfay, bien sûr que si. Ben si, je me suis mariée en 73. Mais le bac était en juin, Guillaume est né le 30 juin, j’ai décroché à partir des vacances de Pâques. En math, ça allait encore (j’étais en C), mais la physique, c’était pas mon truc, la chimie aussi ça allait. À l’époque j’étais normalienne, enfin, j’avais eu mon concours d’entrée à l’école normale, et c’était les premières années où on était plus obligé d’aller à Arras. Et comme j’ai pas eu mon bac, j’ai eu la possibilité de redoubler, mais ma mère elle m’a dit « pas question que je m’occupe de ton gamin, j’ai plus l’âge pour ça ». Ben donc, j’ai du me débrouiller. Alors, j’ai fait trois enfants tout de suite, comme ça c’était vite fait, bien fait. Guillaume est né en 74, Vincent en janvier 76 et Aurélie en septembre 77. Donc j’ai eu mes enfants. Et après j’ai passé un concours pour travailler à La Poste, que j’ai eu et donc je suis partie travailler sur Paris, et après je suis revenue travailler à Lille. Ensuite, du fait que je me suis séparée de mon mari, je suis revenue habiter à Ferfay en 85. Et là, paradoxalement, ma mère qui avait quand même quelques années de plus, elle a accepté de s’occuper d’un des gamins, et ma belle-mère elle s’occupait des deux autres. Comme je travaillais à Lille, j’ai demandé à travailler la nuit. Les enfants dormaient chez papi-mamie et chez mamie de l’autre côté. Ainsi va la vie. Et c’est en travaillant que j’ai rencontré mon nouveau mari.

DEVENIR MAIRE

Line : C’est tout un concours de circonstance en fait. Mon père est décédé en 87, dans l’exercice de ses fonctions de maire. Pour élire un maire il faut que le conseil municipal soit au complet. Comme il était mort et qu’il y avait déjà eu un décès avant (je pense que c’était le père de Cathy), il fallait donc d’abord élire deux conseillers municipaux. Mais moi, franchement, jamais un seul de mes cheveux n’avait pensé à remplacer mon père. Et à l’époque c’était Élie Suchet et Gaston Nicolle (tu te rappelles d’eux ? oui.), c’était deux personnes qui étaient déjà sur la liste, ils sont venus me voir. Moi je dis oui, pourquoi, pas. Mais dans ma tête c’était Francis, c’était mon frère, qui habitait à Ferfay depuis tout le temps. Du coup, je demande à mon frère qui me dit non, ça ne me gêne pas, tu peux te présenter. Je le fais. Sauf que c’était des élections partielles en 87, je n’ai d’ailleurs pas été élue. C’est deux personnes de l’opposition qui sont passées. (Je me suis présentée avec Pascal Bouche, et on n’a pas été élus ni l’un ni l’autre, donc en 87). Et en 89, nouvelles élections, ils m’ont redemandé. Et là, je suis entrée au conseil municipal, vous voyez, ça fait 32 ans. Et j’ai tout de suite été adjointe, sans rien demander à qui que ce soit. Et puis après Élie Suchet, il avait déjà de l’âge, il a vite passé le relai à Gaston Nicolle et moi je suis devenue sa première adjointe très rapidement. Et pareil lui il est décédé après deux mandats, et c’est Régis Lhomme qui a pris la fonction.

Justine : Régis, on le voit le 6 novembre. Avec sa femme, c’est de la famille à toi ?

Guy : Non, elle s’appelle Alloucherie, mais non, je ne sais pas, non, ce n’est pas ma famille, je ne sais pas.

Line : Peut-être pas, non, parce qu’elle est d’Isbergues. Mais bon, quelques fois, on est surpris. Moi j’ai fait un peu ma généalogie et en fait, rapidement, comme la famille elle a pas trop bougé, on s’aperçoit qu’on a, sur 3 ou 4 générations en arrière, c’est pas vieux, des oncles et tantes, des frères et sœurs.

NUMÉRO 3, LE VILLAGE ET L’ENGAGEMENT

Line : La différence entre le centre et la cité a changé parce que maintenant il y a un regroupement pédagogique. Du coup, dès qu’ils sont petits, les enfants, ils sont ensemble. Avant il y avait 3 écoles : école des filles et école des garçons au village et l’école mixte à la cité. Et il n’y avait pas de mélange. Maintenant, les enfants ne font plus de différence. À l’époque à la cité c’était des mineurs, au village c’était des gens un peu plus… cultivateurs ou bourgeois. Maintenant, c’est mélangé. Mais il a fallu quand même deux salles des fêtes. J’ai été présidente du comité des fêtes, alors on a créé Les Géants de Ferfay, on les a sortis pendant des années. Je suis tombée dans la marmite quand j’étais petite. J’ai toujours baignée dans le milieu associatif. Oui, oui, j’étais syndiqué oui. À la CGT oui. Et je suis toujours au parti communiste, je suis membre. Mais il n’y a que moi au conseil municipal. Après moi, j’impose pas mes idées. Sauf quand il s’agit d’aller voter pour le sénatoriales.

FERFAY À NOËL & DES SOUVENIRS DE GLACES (EN ÉTÉ).

Line : On donne des cadeaux aux enfants pour Noël, c’est pas grand chose, mais il y en a qui sont attachés aux cadeaux de Noël, on est attaché à ça. Il y a plein de gens qui me parle encore de Pif et des gadgets qu’il y avait dans les sachets. C’était fabuleux quand même. L’année dernière, comme il y a eu le covid, on a demandé à un monsieur qui a des chevaux, alors il avait amené une charrette, il y avait le Père Noël, il y avait Cathy et Caroline déguisées en lutins – les petits lutins du conseil municipal – les gens ont été enchantés. Il y avait la musique de Noël. Moi j’étais devant, j’allais taper aux portes pour dire le Père Noël est là. On a eu de la chance, il faisait beau. Je pense que si on refaisait, on referait différemment, on ferait peut-être en passant un peu dans des rues de Ferfay, pour que les gens puissent faire toutes les photos qu’ils veulent. Mais on ne va pas refaire toutes les rues… l’année dernière, toutes les rues de Ferfay à pied, c’était quelque chose, même pour le cheval.

On va pour se quitter, mais les souvenirs ne cessent de surgir.

Line : Y avait les tournées, les commerçants qui venaient avec leurs camions.

Guy : Y en avait bien au moins un, tous les deux jours.

Line : On prenait un coup chez l’un un coup chez l’autre.

Guy ; Et puis, c’était pour ne pas vexer aussi, on prenait un peu à tout le monde. Pour les fruits ma mère elle faisait attention de prendre un peu chez tout le monde. Sinon, ça faisait des histoires.

Line : Et le marchand de glaces, ils couraient tous derrière le marchand de glace.

Guy : Je vois encore la voiture jaune. Les glaces. On avait le goût dans la bouche rien qu’à voir arriver la voiture jaune.

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