La Brique à Guise

Dès qu’on s’est tous retrouvés à Guise à l’économat du familistère transformé en restaurant, on a discuté, on s’est tout suite posé la question de faire grève ou pas. On a discuté avec les techniciens du lieu. La décision a été prise de jouer en avertissant les spectateurs de la situation présente des intermittents du spectacle. Après le spectacle, on a invité les gens à nous rejoindre dans le foyer du théâtre du familistère avec les organisateurs de la soirée pour discuter, échanger. Pour parler de la difficulté de l’impossibilité de tenir, de faire ce métier dans les conditions proposées par l’accord que le Medef, la Cfdt et FO voudrait voir agréer par le ministre du travail Rebsamen. Si c’est le cas, c’est dans la tête qu’on se prendra la brique. Comme celles qu’on trouve sur la place du familistère, lourde et noire, un alliage d’argile et de manganèse.

Les intermittents luttent pour nos biens communs 10 juin 2014, Par Edwy Plenel

Le combat des intermittents du spectacle contre la nouvelle convention Unedic de leur régime d’assurance chômage n’est en rien sectoriel ou catégoriel. Engagé depuis une dizaine d’années, il recouvre un triple enjeu de civilisation : la conception du travail, la place de la culture, la définition de la démocratie. Plaidoyer pour une lutte dont les questions et réponses inédites ouvrent la voie d’une société du bien commun.

Le récent, et très beau, film de la réalisatrice Pascale Ferran, Bird People, est une fable sur les dérèglements d’un monde, le nôtre, celui d’un capitalisme hors de ses gonds, où l’argent dévore le temps, isole et sépare les individus, finit par les éloigner de la vie, d’une simple vie humainement décente. Trois personnages, de conditions sociales différentes, s’y débattent dans un lieu de nulle part et de partout, un hôtel de l’aéroport de Roissy-en-France : un ingénieur informaticien américain, associé de son entreprise dans la Silicon Valley, qui décide soudainement de tout plaquer, boulot et famille ; une jeune femme de chambre rêveuse et ingénue qui aimerait pouvoir reprendre ses études ; un réceptionniste qui, faute de pouvoir s’offrir un domicile, dort dans sa voiture.

Et c’est un oiseau, un simple moineau, qui indique la voie du sursaut, par la surprise d’un vol en liberté : cette grâce, entre amour, plaisir et bonheur, de ce qui ne se quantifie ni ne se monétise. On pourrait appeler cela le commun, comme l’ont récemment proposé Christian Laval et Pierre Dardot (lire ici ). Non seulement ce qui est commun, ouvert à la curiosité de chacun, mais aussi ce qui est en commun, partagé par et pour tous. Ces biens communs dont l’affirmation et la protection garantissent que nous pouvons compter sur la protection d’une société solidaire, qui ne laisse personne sur le bas-côté, qui ne rejette ni ne détruit, soucieuse de l’humanité comme de la nature. Bref, ce qui fait qu’une société tient debout, affronte l’avenir, invente son futur, sans céder aux nécroses de la rancœur ou du ressentiment qui pourraient l’égarer et la perdre.

Nul hasard si je repense à cette œuvre de Pascale Ferran et au regard généreux qui l’anime, où chaque personne invisible compte pour une personne essentielle, au moment d’évoquer la lutte actuelle, et fort ancienne, des intermittents qui est aussi celle de tous les travailleurs intérimaires et/ou précaires (sur le même sujet lire La Parisienne Libérée ici et Christian Salmon là ). Car, cinéaste engagée en ce sens qu’elle est soucieuse du monde où elle vit et travaille, Pascale Ferran en a formidablement résumé l’enjeu, le soir de 2007 où son précédent film, Lady Chatterley, fut couronné par pas moins de cinq Césars. Voici un extrait de ce qu’elle déclara lors de la cérémonie, propos qui, malgré le changement de majorité politique, de droite à gauche, n’a pas pris une ride, sept ans après :

« Pendant longtemps, [le régime d’indemnisation chômage des intermittents du spectacle] était remarquable parce qu’il réussissait, tout en prenant en compte la spécificité de nos métiers, à atténuer un peu, un tout petit peu, la très grande disparité de revenus dans les milieux artistiques. C’était alors un système mutualisé. Il produisait une forme très concrète de solidarité entre les différents acteurs de la chaîne de fabrication d’un film et aussi entre les générations. Depuis des années, le Medef s’acharne à mettre à mal ce statut en s’attaquant, par tous les moyens possibles, à la philosophie qui a présidé à sa fondation.

« Aujourd’hui, il y est presque arrivé. De réformes en nouveau protocole, il est arrivé à transformer un système mutualisé en système capitalisé. Et cela change tout. Cela veut dire, par exemple, que le montant des indemnités n’est plus calculé sur la base de la fonction de son bénéficiaire mais exclusivement sur le montant de son salaire. Et plus ce salaire est haut, plus haut sera le montant de ses indemnités. Et on en arrive à une absurdité complète du système où, sous couvert de résorber un déficit, on exclut les plus pauvres pour mieux indemniser les plus riches. »

Aux Editions Amsterdam mais aussi téléchargeable sur le Net
J’ai retrouvé cette citation au tout début de Intermittents et Précaires, travail aussi rigoureux qu’original de Antonella Corsani et Maurizio Lazzarato (publié en 2008 aux Éditions Amsterdam mais ouvert au téléchargement gratuit en format PDF ). Cette référence à une voix s’exprimant depuis le terrain concret de la création donnait le ton d’une recherche certes menée selon les codes scientifiques mais dans une nouvelle relation entre chercheurs et ceux qu’ils étudient, en vue d’une « expertise citoyenne ». Issue d’une convention entre le CNRS, l’Université de Paris I et l’Association des Amis des intermittents et précaires, son résultat est à l’image du mouvement des intermittents qui, depuis ses débuts, ne se contente pas de lutter contre mais innove et propose par la production de nouveaux savoirs sur la réalité dont il témoigne.

« L’histoire du mouvement des intermittents n’est pas seulement celle d’une lutte, écrivent ainsi Corsani et Lazzarato. C’est aussi celle d’une “expertise” permanente qui se nourrit d’une réflexion sur la politique des savoirs et place au centre de la question politique les relations entre savoirs savants et savoirs profanes, savoirs minoritaires et savoirs majoritaires. » L’expérience vécue des premiers concernés y est sans cesse mobilisée afin de problématiser la réalité du travail discontinu, d’appréhender ses inégalités et son hétérogénéité, de penser sa nouveauté et de réinventer ses solidarités comme en témoigne le site de la Coordination des intermittents et précaires (à consulter ici ).
Un triple enjeu de civilisation
Cette expertise citoyenne nourrit en retour la connaissance savante la plus aboutie. C’est ainsi que le sociologue Pierre-Michel Menger , élu en 2013 au Collège de France, a fait de l’intermittence son terrain de recherche lui permettant d’appréhender les transformations du travail à l’heure du nouvel âge industriel dont la révolution numérique est le moteur. De Portrait de l’artiste en travailleur , sous-titré Métamorphoses du capitalisme (Seuil, 2003), à Les Intermittents du spectacle , sous-titré Sociologie du travail flexible (Ehess, 2005, puis 2011), ses travaux rejoignent le souci militant des intermittents d’inscrire leur lutte dans un combat plus large pour la protection de tous les salariés à l’emploi discontinu. Tout comme leurs propositions – ce qu’ils nomment « le Nouveau Modèle » (voir sa présentation ici ) – rejoignent les réflexions d’un autre professeur lui aussi élu au Collège de France (en 2012), Alain Supiot , éminent juriste penseur de l’État social.

« La Coordination des intermittents et précaires, écrivent encore Corsani et Lazzarato, n’a pas pour ambition de défendre les acquis sociaux des Trente Glorieuses, mais entend défendre de nouveaux droits sociaux associés à la mobilité et à la flexibilité de l’emploi. […] En revendiquant de nouveaux droits sociaux non seulement pour les intermittents mais aussi pour tous les travailleurs à l’emploi discontinu, à la rémunération variable et aux employeurs multiples, ce mouvement a ouvert une bataille politique sur le front de la précarisation et de la paupérisation qui touchent désormais une partie de plus en plus importante de la population. »

C’est en ce sens que le combat des intermittents du spectacle contre la nouvelle convention Unedic de leur régime d’assurance chômage n’est en rien catégoriel. Engagé depuis une dizaine d’années (la précédente mobilisation ayant conduit à l’annulation de nombreux festivals remonte à 2003), il recouvre un triple enjeu de civilisation : la conception du travail, la place de la culture, la définition de la démocratie.

Ceux auxquels ils s’affrontent – l’État, le patronat et les organisations syndicales signataires de l’accord (CFDT, FO et CFTC) – leur opposent un argument comptable : le déficit de l’assurance chômage spécifique dont ils bénéficient qu’ils imputent à une croissance des effectifs bénéficiaires bien supérieure à celle de la quantité de travail qu’ils se partagent (sur le secteur d’emploi concernés lire ici une récente note chiffrée du ministère de la culture ).

Sachant que les 110 000 intermittents du spectacle représentent 3,5 % des bénéficiaires des allocations chômage et 3,4 % des dépenses de l’Unedic, c’est évidemment un argument à courte vue qui pose la seule question des dépenses sans interroger les recettes, qui n’interroge pas la contribution insuffisante d’employeurs (notamment dans l’audiovisuel) libres d’embaucher et de désembaucher à volonté, bref qui se refuse à inventer et consolider une protection sociale nouvelle, couvrant le risque d’un sous-emploi élevé encouru par les salariés dans un système de travail au projet, fragmenté et discontinu.

Dans un moment où la discontinuité de l’emploi qui caractérise l’intermittence s’étend à bien d’autres secteurs de l’économie, au-delà des seuls mondes de l’art et de la culture, le patronat refuse que le statut spécifique des intermittents fasse école. Il veut bien, ô combien, de l’emploi discontinu, et de la souplesse qu’il lui offre pour ses propres marges, mais refuse que son extension s’accompagne de nouvelles protections sociales, et donc des charges qu’elles lui imputeraient au nom de la solidarité. Tel est, pour la Coordination des intermittents et précaires (CIP), l’enjeu d’intérêt général de sa mobilisation contre l’accord Unedic conclu le 21 mars, essentiellement entre le Medef et la CFDT.

« Pourquoi le Medef prend-il pour cibles les intermittents, si peu nombreux, les intérimaires, si précaires ? demande-t-elle (retrouver ici le texte intégral ). Parce que les annexes 4, 8 et 10 de l’assurance-chômage faisaient partie des rares dispositifs de protection sociale pensés pour l’emploi discontinu. Aujourd’hui, 86 % des embauches se font en CDD, il y a des millions de salariés pauvres ou à temps partiel. Le Medef ne veut pas que le régime des intermittents du spectacle ou des intérimaires serve de modèle aux autres : il s’agit d’empêcher à tout prix les précaires de réclamer des droits sociaux en échange de l’hyper-flexibilité voulue par leurs employeurs. » « Ce que nous défendons, nous le défendons pour tous », ajoute la CIP, reprenant son slogan de 2003 : « Défendre les régimes d’indemnisation qui assurent une continuité de revenu face à la discontinuité de l’emploi, c’est défendre l’ensemble des salariés. »

Entre progrès social et régrès libéral, la bataille de l’intermittence concerne donc le monde du travail tout entier, véritable laboratoire de l’affrontement entre une logique de mutualisation du risque, qui impose des solidarités collectives, et une idéologie de capitalisation, qui livre les individus à des combats solitaires, avec cette conviction aveugle que le chômage est de la responsabilité des seuls individus et non pas de celle de la société. Mais, loin d’avoir pour unique adversaire le néolibéralisme patronal, le combat des intermittents rencontre en chemin des conservatismes syndicaux qui n’envisagent le travail que sous la forme de l’emploi salarié et permanent, qui s’accrochent à sa défense exclusive au point de délaisser les nouvelles formes d’emplois et de trajectoires professionnelles et qui, de ce fait, aggravent leur déjà faible représentativité par l’ignorance de nouvelles catégories de travailleurs, notamment parmi la jeunesse.
Le travail, mais aussi la culture et la démocratie
Qu’il s’agisse du Medef ou de la CFDT, ceux qui signent les accords appliqués aux intermittents ne sont aucunement représentatifs des secteurs d’emploi concernés. Arguant des grands équilibres comptables de l’assurance-chômage, ils ignorent les réalités qu’ils réglementent sans concertation des premiers concernés. Ni la CFDT ni FO ne sont particulièrement implantés dans les métiers du spectacle ou de la culture, tandis que les syndicats d’employeurs du secteur, tel le Syndeac (lire ici, sur son blog de Mediapart, sa lettre ouverte au premier ministre ), ont fait connaître leur désapprobation massive de l’accord conclu.

À la question centrale du travail et de ses métamorphoses, s’ajoutent donc celles, également décisives pour la société tout entière, de la culture et de la démocratie. Aveuglé par idéologie au point d’ignorer les réalités économiques, le Medef n’hésite pas à qualifier l’indemnisation chômage spécifique aux intermittents de subvention déguisée à la culture. Et pourquoi pas ? Pourquoi ne pas soutenir collectivement un secteur décisif pour l’économie française, sa vitalité et son innovation ? Première destination touristique mondiale avec 83 millions d’entrées touristiques internationales en 2012, largement devant les États-Unis, la France est aussi un pays que la culture enrichit, produisant de la valeur et créant des emplois.

C’est ainsi qu’elle contribue sept fois plus au produit intérieur brut (PIB) français que l’industrie automobile. Issues d’une récente étude conjointe des ministères de l’économie et de la culture (la retrouver ici ), les données ne souffrent pas de discussion (voir le graphique ci-dessous) : avec 104,5 milliards d’euros d’apports directs et indirects à l’économie nationale en 2011, les activités culturelles représentent 57,8 milliards d’euros de valeur ajoutée, soit 3,2 % du PIB national. Un total de 670 000 personnes y sont employées soit 2,5 % de l’emploi actif en 2010, mais il faut y ajouter l’impact des initiatives culturelles sur le dynamisme socioéconomique d’un territoire.

Source : ministères de l’économie et de la culture
« La culture et l’art, leurs modalités de production, leurs contenus, les publics qu’elles créent, les ressources et les désirs qu’ils mobilisent participent pleinement de l’émergence d’un nouveau régime de croissance », soulignent Corsani et Lazzarato au terme de leur recherche. En ce sens, loin de se réduire à un coût ou à une charge, les dépenses sociales, repensées à l’aune des transformations de l’économie et de la société, doivent être appréhendées, imaginées et défendues comme un investissement collectif contribuant au développement de ces biens communs que sont la culture, l’éducation, la formation, la santé, l’habitat, bref tout ce qui tisse le bien vivre d’une société d’individus solidaires.

Parce qu’elle est riche de son inventivité créatrice, la lutte des intermittents pose la question d’une réinvention de la démocratie, de son extension et de son approfondissement face à l’essoufflement, au risque de la nécrose autoritaire, de sa version étroitement représentative où le pouvoir de tous finit par se perdre dans la délégation à quelques-uns. C’est aussi ce que l’on ne comprend pas dans les ministères, ne voyant là qu’agitation minoritaire en lieu et place d’une authentique concertation et délibération démocratique, alors même qu’ils ont accepté sans états d’âme de décider du sort de quelques-uns avec des interlocuteurs qui n’en sont pas représentatifs.

Loin de vieilles rengaines usées, les formes de lutte promues par les intermittents évoquent plutôt ce pragmatisme radical, ou ces radicalités pragmatiques qui furent théorisées aux États-Unis dans le sillage des philosophes pragmatistes qu’étaient John Dewey (1859-1952) et William James (1842-1910). Pour ses auteurs, l’avenir ne pouvait être qu’une invention collective, production partagée de nouveaux savoirs et de nouvelles approches, mobilisation collective autour d’exigences radicalement démocratiques. Ceux qui dirigent (l’État), ceux qui possèdent (le patronat), ceux qui représentent (en l’espèce les syndicats) ne sauraient ignorer les réflexions et les propositions de ceux qui vivent les réalités dont ils débattent.

Très tôt, y compris par le détour d’une « Commission des mots », la Coordination des intermittents et précaires a renversé la notion d’expert et d’expertise telle qu’elle s’est imposée dans les usages gouvernementaux et leurs vulgates médiatiques. Est « expert »celui qui est expérimenté, c’est-à-dire celui qui a ou qui fait une expérience. Autrement dit, proclame la CIP, « nous sommes bien les experts, je suis un expert de ma vie ». Où l’on comprend que le mouvement des intermittents, loin de défendre de façon crispée des acquis qui seraient datés, ébranle nombre de citadelles conservatrices. Pour notre bien. Pour nos biens communs.

http://www.mediapart.fr/journal/france/100614/les-intermittents-luttent-pour-nos-biens-communs

Ce que la gauche reproche à Piketty, Par Laura Raim (Regards.fr)

Phénomène d’édition, choc politique aux États-Unis, espoir d’une nouvelle réflexion sur le capitalisme… l’ouvrage de l’économiste français suscite aussi un débat dans lequel on lui reproche une vision finalement peu critique. État des arguments.

Il n’y a pas que le très libéral Financial Times qui trouve à redire au best seller de Thomas Piketty. À gauche aussi, dans le concert de louanges et de superlatifs qui a accompagné la dernière publication de l’économiste français, quelques voix jouent aux trouble-fête.

Alors que le prix Nobel d’économie Paul Krugman prédit que Le Capital au XXIe siècle sera « le plus important livre d’économie de l’année, et peut-être de la décennie », certains économistes, tels que Michel Husson et Robert Boyer en France, ou encore James Galbraith aux États-Unis, se montrent plus dubitatifs. Ils sont rejoints par des sociologues comme Didier Eribon ou Geoffroy de Lagasnerie mais aussi par le géographe britannique David Harvey. La somme de 950 pages a beau être à l’origine, dit-on, de la prise de conscience par Barack Obama du creusement des inégalités, cela ne suffirait ni à en faire une œuvre théorique majeure, ni une œuvre de gauche.…
Une masse de données inédites

Dans son ouvrage, l’ex-directeur de l’École d’économie de Paris montre que les inégalités économiques n’ont jamais été aussi fortes depuis les années précédant la Première guerre mondiale. L’extrême concentration des richesses s’explique selon lui de la façon suivante : « Dès lors que le taux de rendement du capital dépasse durablement le taux de croissance de la production et du revenu, ce qui était le cas jusqu’au XIXe siècle et risque fort de redevenir la norme au XXIe, le capitalisme produit mécaniquement des inégalités insoutenables, arbitraires, remettant radicalement en cause les valeurs méritocratiques sur lesquelles se fondent nos sociétés démocratiques. » Le meilleur moyen de contrecarrer cette tendance consisterait à mettre en place un impôt mondial progressif sur le capital.

Bien sûr, tout le contenu n’est pas rejeté en bloc. Michel Husson en convient : d’une part il fournit « une base de données monumentale sur l’histoire du capitalisme », d’autre part les travaux du « réseau Piketty » (notamment Anthony Atkinson et Emmanuel Saez) ont « fourni une grande partie des arguments des mouvements sociaux récents » (Occupy Wall Street, indignados, etc.) et même l’un de leurs mots d’ordre : « Nous sommes les 99 % ». Pour David Harvey, l’économiste français montre très bien qu’« en l’absence d’intervention redistributive massive de la part de l’État, le capitalisme de marché produit nécessairement des oligarchies antidémocratiques ». Ceci n’est pas exactement un scoop, puisque Karl Marx tirait déjà la même conclusion dans le premier volume de son Capital, mais Piketty mobilise une masse de données inédites pour documenter cette tendance. Le géographe marxiste salue également « son plaidoyer pour les taxes sur la succession, la fiscalité progressive et un impôt mondial sur le capital ». Mais alors, que lui reprochent ces esprits chagrins ?
“Richesses des données, pauvreté de la théorie”

Certains économistes relèvent pour commencer plusieurs problèmes de méthode, notamment autour de la définition du capital. Chez Marx, rappelle Galbraith, « la définition du capital était sociale, politique et juridique. Il correspondait à ce qui permettait aux classes dominantes de contrôler les moyens de production. (…) Il s’agissait du pouvoir que le capital conférait aux capitalistes, celui de prendre des décisions et d’extraire la plus-value du surtravail. Au début du siècle dernier, l’économie néo-classique a troqué cette analyse sociale et politique contre une analyse plus mécanique. Le capital a alors été considéré comme un élément physique, simple facteur de production ». Cette nouvelle vision a permis de « légitimer le profit comme une juste rémunération pour la contribution » du capital. Mais elle pose le problème de la quantification : pour évaluer et rémunérer les parts du capital et du travail comme facteurs de production, il faut pouvoir mesurer leur productivité marginale respective. Le travail peut se mesurer en nombre d’heures, mais le capital ?

Piketty, lui, rejette explicitement l’approche marxiste, s’inscrivant plutôt dans un cadre néo-classique. Du point de vue des économistes hétérodoxes, non seulement ceci représente une régression théorique, mais la définition pikettyenne du capital, qui englobe « l’ensemble des actifs non humains qui peuvent être possédés et échangés sur un marché », manque de rigueur. Selon James Galbraith : « Il confond le capital physique d’équipement ou d’infrastructure avec toutes les formes de richesses patrimoniales, y compris les logements et la terre, que ces biens aient des valeurs productives ou non », ce qui introduit « un flou théorique permanent », confirme Husson. « Le cadre théorique utilisé par Piketty n’est pas à la hauteur de la richesse de ses données », tranche ainsi l’économiste. Mais au delà des questions méthodologiques, ce qui est surtout reproché à Piketty est la faiblesse théorique et politique de ses thèses.
L’effacement de la lutte des classes

Pour Harvey, la soi-disant « loi » selon laquelle la rentabilité du capital est supérieure à la croissance des revenus, cette « contradiction centrale » du capitalisme, est une simple « régularité statistique », ce qui « n’équivaut pas à une explication adéquate, et encore moins à une loi ». « Quelles sont les forces qui créent cette contradiction ? Piketty ne le dit pas. La loi c’est la loi et c’est tout », et de rappeler que Marx, lui, « aurait attribué l’existence de cette loi au déséquilibre du rapport de force entre capital et travail. Le déclin de la part du travail dans le partage du revenu national depuis les années 1970 découle du déclin du pouvoir politique et économique du travail face au capital qui a su mobiliser les technologies, le chômage, les délocalisations et des politiques anti travailleurs ». Le géographe est sévère : « la loi mathématique formulée par Piketty masque plus qu’elle n’informe sur la lutte des classes sous-jacente ». Le rapport salarial, « le rapport de domination propre à l’organisation de la production dans une économie capitaliste » est le grand absent du livre, renchérit Robert Boyer, cofondateur de l’école de la Régulation.

Mais les critiques les plus virulentes du Capital au XXIe siècle émanent des rangs de la sociologie bourdieusienne. Dans des articles parus respectivement dans Libération et Le Monde, Geoffroy de Lagasnerie et Didier Eribon accusent Piketty de promouvoir une idéologie profondément inégalitaire, puisque il dénonce non pas les inégalités, mais seulement le fait qu’elles soient fondées sur le patrimoine et l’héritage plutôt que sur le travail et le mérite. L’auteur ne s’en cache pas, d’ailleurs : « Cela ne m’intéresse pas de dénoncer les inégalités ou le capitalisme en tant que tel, (…) les inégalités sociales ne posent pas de problème en soi, pour peu qu’elles soient justifiées ».
Une légitimation des “bonnes inégalités”

« Tout le projet du livre pourrait être résumé ainsi : atténuer les inégalités de patrimoine pour « redonner du sens » aux inégalités de salaires, pour relégitimer et perpétuer ces inégalités assimilées à des inégalités de mérite », écrit de Lagasnerie. Ainsi, avec son impôt progressif, Piketty chercherait seulement à atténuer les effets les plus scandaleusement inégalitaires du monde capitaliste afin de le rendre acceptable. Or « N’est-ce pas l’opposé de la démarche critique, qui voudrait rendre visible son caractère insupportable ? » Eribon invite donc à cesser de « prendre pour d’extraordinaires avancées progressistes ce que, en d’autres temps, on aurait considéré comme des concessions destinées à sauver le système ».

De fait, l’ouvrage paraît en France dans une collection dirigée par Pierre Rosanvallon, l’ancien animateur de la Fondation Saint-Simon, « qui entendait réunir de manière durable des universitaires, des journalistes, des responsables politiques et des grands patrons avec pour objectif d’organiser le basculement du champ intellectuel de la gauche vers la droite, de Marx vers Tocqueville ou, plus exactement, de Sartre, Foucault et Bourdieu vers Raymond Aron », rappelle le sociologue.

Le texte de Piketty n’est peut-être pas la « grenade intellectuelle » que décrit l’hebdomadaire américain de gauche The Nation. Et il est vrai qu’avec un titre qui fait echo à l’oeuvre majeure de Marx, on était en droit d’espérer un réel renouveau théorique. Mais est-il légitime de reprocher à l’économiste son manque de radicalisme politique ? Le chercheur clame haut et fort qu’il n’est ni révolutionnaire, ni marxiste ni égalitariste. « Je suis vacciné à vie contre les discours anticapitalistes convenus et paresseux », écrit-il dans son livre. Et lorqu’un journaliste américain l’interroge sur l’influence de Marx sur sa pensée, il répond, désinvolte, « Marx ? Je n’ai jamais vraiment réussi à le lire. Vous avez déjà essayé de le lire vous ? »

Eudaimonia

La nuit tombe ! Le paysage s’obscurcit ! T’as retrouvé Klaus Schulze et Timewind ! T’inquiètes plus de rien ! Rien ne provient de rien et rien ne retourne à rien ! Le Palais Rameau à Lille ! Le type est tout seul sur scène entouré de synthés et de magnétophones ! Le sol du Palais Rameau est froid ! Le type ne donne pas un seul regard au public ! Il a les cheveux longs ! On le distingue à peine dans la lumière du soir qui tombe !  T’as plus le souvenir des projecteurs ! Rien que la lumière par les vitraux du Palais Rameau ! Tu ne penses pas ! Tu voudrais te fondre dans la musique ! Reste-là ! Bouge pas ! Dis toi que rien n’a changé ! Rien ne change jamais ! Bayreuth Return ! On est quelques milliers ! Tous assis par terre ! Par un éclat de lumière renvoyé sur le public d’un instrument de musique, tu aperçois un visage ! Tourné vers la scène d’où nous vient le vent du temps ! Reste-là ! Bouge-pas ! Le sol du Palais Rameau est froid ! Le type aux cheveux longs sur la scène court d’un instrument à un autre ! Il n’a pas un seul regard pour le public !

Pouce !

De retour de Marne La Vallée. Tant de kilomètres pour un soir. Mais ça vaut le coup quand ça se passe bien. Bien du monde. La salle était disposée comme un cabaret. Avec un bar et les spectateurs étaient assis autour de guéridons. Le spectacle a démarré vers neuf heures tandis que les premiers spectateurs étaient là dès huit heures, pour manger, boire un coup et écouter de la musique. La scène était surélevée. L’accueil a été très sympathique. On a diffusé avant le spectacle, en boucle, sur le grand écran du milieu de scène, un appel au public à se mobiliser, pour éviter la disparition d’un grand nombre d’ intermittents, si les ministres Rebsamen et Filippetti signent le nouvel agrément concernant le statut des intermittents. Au début du spectacle, on a eu un petit problème technique. On avait oublié d’allumer la console de son, sur le plateau. Rien de grave, vraiment. Et cela s’intègre parfaitement au jeu, puisque le spectacle se joue comme une vraie-fausse conférence.