On devait se croiser.

Message de Déborah : 17h43 : il y a danse africaine à la salle polyvalente de l’école. On avait prévu un départ à 17h, mais on  prenait notre temps à la maison de quartier. On a tout remballé fissa, arrivée en trombe à l’école – trouver l’entrée – se faire ouvrir. Top GO On y est ! Il est 17h54 et tout le monde s’en va. On distribue des tracts et on croise Paulette à l’étage.

Discussion. Elle nous propose de revenir le 22 février. Problème : on sera partis.

Alors : qu’est-ce qu’on fait ?

Bon.

On y retourne.

Tout le monde se déchausse à nouveau. Les enfants enlèvent leurs blousons, les musiciens sortent les instruments, on rallume la salle. Vide à 18h. 25 personnes qui dansent en musique à 18h03.

C’est reparti. Tout le monde danse. Sophia est entraînée. L’ambiance monte, les pas résonnent sur le plancher.

Une heure a passé, on était un peu en transe, on a ri, souri et on a l’impression qu’on a passé une journée entière tous ensemble. Plus que chaleureux, un peu magique.

Chez moi

Aujourd’hui on a rencontré Déborah. Déborah s’était manifestée  auprès d’Angèle du théâtre pour dire qu’elle aimerait parler du quartier, de son quartier, qui n’est le sien que depuis 5 ans mais qu’elle a appris à aimer. C’est important pour Déborah de venir nous parler et on en est heureux parce que ce qu’elle a à dire nous touche infiniment. « Je suis arrivée ici  il y a 5 ans, pas par choix, plutôt de façon subie suite à une séparation, et je n’avais pas le coeur léger. J’avais dans la tête tout ces stéréotypes attachés aux quartiers, aux HLM. Moi, je venais du centre ville, je connaissais le quartier, ayant travaillé à la maison de quartier de la bouletterie, mais travailler dans un quartier et y vivre, ça n’a rien à voir.En 5 ans tout a changé pour moi. ».
On lui demande ce qui a changé justement.  » J’ai trouvé ici une entraide, un lien social que je n’ai jamais connu en centre ville. Je suis arrivée ici en tant que parent isolé comme on dit. Dès mon emménagement des voisins sont venus me voir pour me dire: » on habite tel étage, si vous avez besoin de quoi que ce soit, venez nous voir. » Je me suis dit mais c’est pas normal, qu’est-ce qu’ils me veulent ceux là?! Et puis j’ai commencé moi aussi à m’ouvrir aux autres, à participer à des manifestations à la maison de quartier, à m’intégrer à la vie de l’école, je suis déléguée des parents d’élèves maintenant. Je ne me sens pas seule . Si je devais partir d’ici ce serait peut-être pour un village, pour avoir un bout de verdure et retrouver cette entraide mais il manquerait la mixité sociale.  Depuis que j’habite ici j’ai compris tellement de choses sur les autres et sur moi. Je me suis ouverte aux autres comme je sens ma ville s’ouvrir: j’ai l’impression que Saint-Nazaire est passée de la ville ouvrière, à la ville ouverte au monde. Je suis fière de ma ville et fière de mon quartier. Je suis du quartier,  c’est mon quartier! Je n’aurais jamais pensé dire ça un jour. Je ne m’étais jamais senti appartenir à un endroit, mais je n’ai plus honte de dire que j’habite en quartier, en HLM et encore moins à la Chesnaie. La Chesnaie, c’est chez moi. »

Transmission

Monsieur Chantaz est intarissable sur son quartier, ce quartier qu’il a vu se construire, se faire en partie démolir, se modifier, se transformer, se rénover. On retourne chez lui l’après-midi pour une projection de diapositives, on découvre les images de 1971, la maison toute seule, puis le tracé de la rocade, de la terre, beaucoup, une grue, plusieurs grues…  » Je me souviens surtout de la poussière à l’époque, qu’est-ce qu’il y avait comme poussière! Et pis j’avais peur que les gens des tours regardent dans mon jardin, mais non! »  On passe sur l’ordinateur pour voir les images de la démolition des tours de la rue des Troënes, la construction de l’hôpital. « Le reste des photos, je l’ai donné à la maison de quartier, vous pouvez leur demander! » Monsieur Chantaz a longtemps été bénévole à la maison de quartier, aujourd’hui il n’a plus le temps: » Je fait du volley, de l’aquagym et puis je n’ai plus de jardinier, je dois m’occuper seul du jardin et je n’aime pas trop ça! Le jardinier c’était ma mère, 98 ans! Elle a finit par devoir s’arrêter de s’occuper du potager il y a seulement trois ans, elle se trompait dans les dates de semences et de récolte. » le potager a une taille impresionnante et d’après les Chantaz, il était bien plus vaste avant. « Je m’occupe aussi des archives de la CFDT, je donne un coup de main.  » On parle avec Monsieur Chantaz de sa carrière aux chantiers dans un bureau d’étude. Là encore, il est intarissable et nous parle de termes très techniques sur la ligne d’arme des navires. On comprend que c’est un calcul très précis et beaucoup de responsabilités. Quand il est parti en retraite il y a 15 ans c’est son fils qui a pris sa place, chose très rare aux chantiers:  » Mais les chefs ont du se dire que je pourrais le conseiller. Même si j’adorais mon travail, arrivé en retraite, je voulais tout oublier, mais j’ai pas pu! En même temps il ne m’a pas demandé de conseil pendant trop longtemps parce que lui travaille sur ordinateur et moi je suis toujours resté attaché à ma planche à dessin. »

Des Chênes à la Chesnaie

Hier, on a passé la matinée avec Madame et Monsieur Chantaz. On aurait pu y passer la journée. Monsieur Chantaz était là avant, avant les tours, avant les lotissements, quand il n’y avait que des champs et des chênes mais qu’on n’appelait pas encore ça la Chesnaie. C’est les parents de Monsieur Chantaz qui sont venus s’installer ici dans les années 50, tout d’abord dans des baraques en bois, une pièce pour la cuisine, salle à manger, une pièce pour ses parents,une pièce pour lui: « J’aimais bien ma cabane en bois! Et puis après ils ont construit en dur. Plus tard, je me suis marié avec Josiane et on a fait construire nous aussi cette maison, à côté de celle de mes parents. Il n’y avait que nous à l’époque, une ferme un peu plus loin et puis des champs. Un jour, une tante nous a dit: ils vont construire une tour de quinze étage juste à côté de vos maisons! » Josiane se met à rire: « On s’est dit: elle va pas bien, elle divague! Mais elle avait raison! » Il y a eu une tour, puis, une autre et encore une autre, puis la rocade à 50 mètres de leur portail, puis des lotissements bordant leur jardin. « On était seuls au monde, isolés, on s’est retrouvé appartenir à une ville de près de 3000 habitants, et oui! La Chesnaie c’était pas loin de 3000 avec les tours…et pas un commerce! » Josiane enchérit: « C’est sûr ça fait bizarre mais ça  a permis d’avoir une école à proximité, des voisins…ça ne nous a pas du tout donner envie de partir! On s’est toujours senti bien! » On leur demande s’ils n’ont jamais souffert d’une certaine mauvaise réputation de leur quartier: « ça c’est n’importe quoi, il y  a quoi…une dizaine de personnes à problème et on va généraliser! N’importe quoi! »