Abraracourcix, Jules César, Napoléon et Louis XIV

Avant les usines seveso, avant Total, avant Usinor, avant même Dunkerque, il y avait déjà Mardyck. Mardyck fut un port militaire d’où Jules César envoyait des bateaux pour envahir l’Angleterre. Mardyck fut longtemps un port important et une ville de plus de plus 7000 âmes, Mardyck aurait pu être la grande ville du littoral si Louis XIV n’en avait décidé autrement et n’avait privilégié Dunkerque. Louis XIV aurait séjourné à Mardyck et y aurait souffert d’une insolation, resté quelques jours pour se reposer, il aurait passé son temps dans les bras d’une mardyckoise…Ce qui n’a pas suffit apparemment…Gérard Blanchard nous raconte une anecdote sur Napoléon: « Il  se serait arrêté à Mardyck pour boire un coup alors qu’il faisait la tournée des popottes entre Calais et Dunkerque, et puis il y a un roi Anglais, mais je sais plus lequel, qui était par chez nous en attendant de reprendre le pouvoir chez lui sûrement, et bah il s’est perdu sur la côte dans le brouillard, un brouillard à couper au couteau, complètement perdu le roi, il a atterri à Mardyck, s’est fait héberger par une famille, il y est resté une semaine! »Les mardyckois sont décidément très accueillants. Gérard Blanchard, lui, à été baptisé Abraracourcix par les nombreux journalistes qui viennent interroger les fameux irréductibles qui résistent encore et toujours aux envahissantes usines…

Plus près du pot de chrysanthèmes que du sachet de dragées

On reste deux bonnes heures avec Gérard Blanchard,  mardyckois depuis toujours, maire depuis 1989, mais travailleur avant tout insiste-t-il. Gérard était maraîcher, tout comme ses parents, il a toujours travaillé dans la terre et c’est toujours sa principale activité quand il a un peu de temps. Quand Usinor est venu s’installer en 1959, Mardyck était alors un petit village côtier comme tant d’autres, avec des exploitations agricoles, des troupeaux, des dunes…Gérard travaillait alors sur les terres familiales en aidant son père après l’école. Les cultivateurs se sont vu alors proposer l’expropriation, ont vendu leur terrains pour laisser la place aux usines. « Oui mais faut voir que c’est un métier très dur la terre, Usinor pensez vous employait 12000 personnes, et y’avait les congés, les comités d’entreprises, choses qui n’existaient pas chez nous, penses tu que les enfants ne voulaient pas reprendre les exploitations familiales. Il n’y a pas eu de problèmes avec les expropriations à l’époque, et puis avant on pouvaient vivre bien en exploitant 7 hectares, maintenant même avec 100 hectares, le cultivateur ne s’en sort pas et la femme doit travailler. C’est une évolution normale… » Gérard lui n’avait donc plus de terres à exploiter, il a travaillé encore 20 ans à « déboucher les chiottes », il conduisait les camions hydrocureurs pour la communauté urbaine. Aujourd’hui il est à la retraite, « plus près du pot de chrysanthèmes que du sachet de dragées », nous lance-t-il en riant.

Un géant et des pissenlits blancs

Dimanche matin à Mardyck, on rencontre Monsieur le maire délégué, délégué parce que depuis 1980, Mardyck est rattaché à la ville de Dunkerque. à l’époque, la fusion déchaîna les passions,  certains préféraient le rattachement à Loon-Plage, mais le conseil municipal vota à une voix de majorité que Mardyck serait réuni à Dunkerque. Le maire ici, n’est donc pas élu mais nommé par le maire de Dunkerque. Il rempli néanmoins toutes les attributions d’un maire de village. On rencontre Gérard Blanchard devant chez lui, il vient nous chercher, parce que lui nous attendait à la mairie pour nous montrer un géant à son effigie. On monte donc tous dans sa voiture pour aller l’interviewer près du fameux géant. C’est un ami à lui qui lui a fait la surprise à l’occasion d’une fête dans le village, depuis le géant Gérard a vu du pays…Angleterre, Belgique…Il est entièrement démontable et tient dans le coffre d’une voiture. Gerard est content de nous voir là un dimanche matin: « des travailleurs comme lui! » Il s’est habillé en « maire » pour l’occasion, costume cravate, mais nous déclare que d’habitude il est « dégueulasse », il vient à la mairie en bottes pleines de terres s’il y a des papiers importants à signer. Il est 10 heures mais il a déjà passé plusieurs heures sur son terrain agricole et dans sa serre, ses mains terreuses en témoignent. Il peut aller très tôt sur son terrain pour cultiver car la lumière des usines l’éclaire. Il aime le dimanche, il aime avoir du temps, il en profite pour travailler nous dit-il. Il nous promet une salade de pissenlits blancs cette semaine, succulente dit-il, « vous ne pouvez pas partir sans avoir goûté ça. »

Mardyck, deuxième jour !

Deuxième jour de résidence à Mardyck. On est installé à la maison du village où était située l’école de primaire du village avant qu’il n’y ait plus d’école à Mardyck. On a constitué plusieurs équipes. Louise et Martine sont allées de l’autre côté de l’ autoroute. Dix maisons cachées derrières des haies pour les protéger de l’autoroute. Elles ont vu Bernard Top, ancien instituteur et ancien secrétaire de mairie. Il a raconté la période des années 70 et 80 et le rattachement des communes à Dunkerque. La loi des fusions permet aux communes plus d’efficacité politique et en particulier en ce qui concerne la culture, les transports et l’économie… Il avait un logement de fonction à l’école, contigüe à la mairie et un soir des mariés sont rentrés dans sa chambre à coucher.  Les pièces de sa maison communiquaient avec la salle des fêtes. Avant tout cela, autour de Mardyck, nous raconte Bernard Plot, il y avait des dunes et la campagne. Aujourd’hui de tous côtés sont implantées de nombreuses et importantes usines chimiques. Tout le paysage est strié de voies de chemin de fer et de lignes haute tension. Seul subsiste, au milieu de tout cela, Mardyck, un havre de paix au milieu du bouillonnement chimique.

En chemin

Ce matin, c’est Jean-Luc qui nous a conduit à Mardyck. Jean-Luc travaille pour le bateau feu, la scène nationale de Dunkerque. Hervé et Marie lui disent qu’ils viennent de banlieue parisienne, voilà un endroit où il n’irait pour rien au monde dit-il. Il aime sa ville et ça se sent: « On est à côté de tout, la Hollande, la Belgique, l’Angleterre, Lille, Paris…et puis c’est une ville à taille humaine, je peux aller travailler à vélo. » Jean-Luc est chauffeur…Il travaille dans la culture depuis vingt ans, mais avant ça il était pompier sur les chantiers navals de Dunkerque, il contrôlait la sécurité. Il s’anime en nous racontant les chantiers: « On était à la pointe, on construisait des méthaniers, des minéraliers, des pétroliers…quasiment 8000 personnes travaillaient là en comptant les intérimaires, tous les corps de métiers étaient représentés, mais la décision de fermer à été prise sous Giscard, et ça a été un grand choc. »Jean-Luc s’est alors reconverti, a passé son bac à 35 ans, il est heureux de pouvoir rencontrer beaucoup de gens à travers son métier. Il nous dépose à Mardyck et on est heureux nous aussi d’avoir pu le rencontrer.

Il y a personne

Sonner de portes en portes, proposer quatre questions: Est-ce que le portrait chinois doit être vraiment représentatif du village? Dans tous les cas, ça fonctionne bien. Les portes s’ouvrent, c’est un peu comme si on nous attendait. La caméra fait toujours aussi peur, mais avant de filmer, on discute, on cherche ensemble les réponses aux questions, on parle du village, de ses habitants, on se présente, et on se donne rendez-vous le 15 décembre, on précise que la représentation de 14 heures commencera plutôt à 14h30, pour laisser le temps à ceux qui veulent aller à l’inauguration du marché de Noël. On continue de marcher, la porte s’ouvre, une femme nous répond: Il y a personne, on lui laisse une invitation et on lui dit merci. Si Mardyck symbolise toute mon enfance? Et si ce qui me vient à l’esprit pour lui donner un prénom c’est Marguerite, le prénom de ma mémé? Et si Mardyck est pour moi une oeuvre d’art, ce serait pour moi un beau paysage, comme une peinture de Rembrandt? Est-ce que je suis de Mardyck, même si je n’y vis plus?