seules les traces font rêver

Aubusson. On est venu un grand nombre de fois dans cette ville. La dernière fois, nous avons présenté Aimer si fort au théâtre Jean Lurçat. Nous y avons aussi organisé une Veillée, plusieurs années auparavant et des Portraits de village dans les communes environnantes. Base 11/19, Les Sublimes et bien d’autres spectacles ont été joué à Jean Lurçat… Demain La Brique a lieu à 20h30. Les techniciens-magiciens ont déjà placé le décor et les lumières. Dans l’après-midi, on fera un filage. Nous sommes logés à la villa Adonis. A la sortie d’Aubusson, dans la direction du plateau des Millevaches.

Paris (9)

Demain, départ à 8h15 du 74 rue de Fournel pour Aubusson. Vigilance orange. Lundi de Pâques. Anne rentre à Dunkerque. Thierry, Christophe et Guy filent vers le théâtre Jean Lurçat d’Aubusson. La dernière représentation de la Brique au Monfort a eu lieu cet après-midi à 17h. Une représentation agréable devant un public attentif et participatif. Une belle petite salle. On a joué juste après Olivier Dubois. Et en même temps que Mathurin Bolze et le Baron Perché. Cette semaine se termine bien. Cependant il faut aller de l’avant et se préparer pour les prochaines tournées, pour nos interventions à Fleury-Mérogis, à la Redoute à Roubaix, et à l’Esaad. On mène aussi prochainement une action avec la ligue de l’enseignement à Billy-Montigny autour de la Brique. C’était chouette de revoir au Monfort tous ces gens qu’on n’avait parfois pas vus depuis très longtemps. Comme Karine et Christophe qui jouaient dans les Trois Soeurs qu’on avait mis en scène en 1994 au Ballatum-Théâtre. Même si on ne peut que regretter que le temps passe si vite. On ne peut pas ne pas penser, après un certain âge, que l’on a eu plusieurs vies. A douter parfois qu’il s’agisse de la même personne qui s’est faufilée (comme elle a pu) dans les dizaines d’années.

Paris (8)

Samedi dans la nuit. On a joué à 19h. Demain, pour la dernière au Monfort, on joue à 17h. Pour le dimanche de Pâques. Et ensuite, dès lundi matin, très tôt, en route avec le camion pour Aubusson, pour jouer mardi soir. Aujourd’hui, il y avait du monde et les gens ont ri. Anne pense que ça manquait de rythme et Christophe et Thierry qu’il y a trop d’apartés dans le spectacle. C’est la fatigue qui se fait se sentir et on est moins vigilant. Sur tout. Donc on perd en rythme et on dose mal son énergie. On a eu du mal à démarrer et on a rajouté trop de choses dans le cours du spectacle et on a fini épuisé. Ça peut donner l’impression au spectateur d’un faux rythme mais c’est dû à la fatigue et au manque de rigueur. On va tout faire pour finir cette série en beauté, demain. Ne serait-ce que pour continuer notre tournée avec l’impression d’avoir tout fait pour que Paris soit une belle aventure digne du Monfort.  Ce soir la pluie est de la partie et c’est agréable.  On l’écoute taper sur les vitres de la fenêtre.

Paris (7)

On a démarré à neuf heures vingt. Du monde. Pas plein mais du monde. On fait beaucoup  de rencontres. Serge, le patron de l’Esaad. Au bar, on prend un miel-thym-citron et on discute. Ce soir, des gens du nord, de Croix près de Roubaix. De la Villa Cavrois. Longue conversation sur le privilège d’être nordiste. Trouver le moyen de se retrouver sur un projet ou de poursuivre, développer la réflexion. Le spectacle s’est bien passé. On était en connivence avec le public. A l’image des conversations d’après La Brique. On a évoqué les Briques jaunes de la Villa Cavrois. On a parlé du littoral et vanté le mérite des frites d’Hazebrouck et de Cassel. On a évoqué l’hôpital de Lomme, dans la banlieue de Lille, l’hôpital St Philibert où des mineurs, à l’époque, venaient se faire soigner pour un pneumothorax, à vélo, et repartait le jour même ; ou le lendemain, dans le bassin minier, à vélo.

Paris (6)

Retour au Montfor. On a pris du retard comme la semaine dernière le premier soir. Cette fois, une bonne demie-heure. La semaine dernière, on avait commencé une heure en retard. Mais c’est tout bon. On a passé une bonne soirée. Avant la Brique, on est allé voir Olivier Dubois. Quelle grande classe ! Puis catering, caledonis au saumon et Brique. Une heure et quart, on n’a pas débordé. Déjà qu’il était tard à l’heure du démarrage. C’est un coup à rater le dernier métro ou une quelconque correspondance. On a tenu le cap. Et on est rentré à pied, rue de Fournel, comme chaque soir de spectacle, après avoir échangé avec quelques spectateurs amis et autres. On a bu, au bar, un sirop au miel, thym et citron. Un goût de tisane. A Paris, à n’importe quelle heure, il y a toujours des gens dans la rue.

Lettre à Jean jacques de Jules Desgoutte Membre de Autres Parts/Art Factories

Jean Jacques,

Ton message, au moment où l’association Art Factories joue ses heures les plus difficiles, à trois mois de la fin d’une année qui sera décisive pour notre sort, me laisse perplexe.
AF/AP est aujourd’hui, pour reprendre tes mots, ‘dans une situation critique de résistants isolés’. Nous avons perdus tous nos soutiens institutionnels. Nos concepts sont récupérés. Nos membres, pour beaucoup, sont dans une situation de fragilité économique et politique telle qu’elle mange leur disponibilité à l’engagement militant. Mais nous n’avons pas jeté l’éponge, loin s’en faut : la petite équipe qui porte aujourd’hui cette association se bat, avec pugnacité, sur tous les fronts, et remporte des victoires. Non seulement nous n’avons rien cédé, mais au contraire, nous trempons notre lame dans le feu de l’adversité.
Quand tu dis «  le recensement « large » du réseau de lieux et structures censés être porteur de valeurs que je défends « , je vais supposer que tu parles de la CNLII. 
 
La CNLII n’est pas AF/AP, loin s’en faut ! 
 
Je regrette que tu n’aies pas été présents aux réunions du comité de pilotage de la CNLII : tu y as ta place, et tu aurais pu te convaincre du combat que nous y menons, Joël, Fred et moi, pour défendre l’approche radicale qui est la notre – nous y aurions parlé à l’unisson, car le constat que tu fais sur l’époque, la situation des lieux, et les enjeux politiques, est bien celui que nous portons, au nom d’AF/AP. Et comme tu l’imagines, il fait polémique. Tu n’aurais pas été de trop, pour faire entendre nos analyses et nos positions.
 
La CNLII est un rassemblement large de lieux, à l’échelle nationale, représentée aujourd’hui par des réseaux professionnels rassemblés autour de la conviction partagée de l’importance de la question des lieux intermédiaires. Cela ne veut pas dire qu’ils ont tous une conscience claire des enjeux, ni une détermination politique forte. Elle rend compte d’une évolution des acteurs : les lieux intermédiaires se sont multipliés, leur détermination politique s’est affaiblie. C’est l’âge culturel des friches, après l’âge politique. Cet élargissement de la base pose problème, en terme d’engagement, mais il est une puissance d’agir que nous ne pouvons rater : les initiatives de ce type se sont multipliées sur le territoire. Le rôle d’AF/AP, à ce titre, c’est de transmettre à cette nouvelle génération d’acteurs la conscience politique et les manières de faire dont nous sommes porteurs. Le rôle d’AF/AP, c’est de les convaincre : car la CNLII est un vecteur puissant pour faire nombre, et construire un rapport de force avec le politique que nous serions incapable de porter seuls.
Face à la récupération de nos discours, il convient de garder une longueur d’avance. Les communs, l’intermédiation, l’intermédialité, les nouvelles territorialités, voilà quelques-uns des concepts que nous avons défriché récemment,  et qui permettent de persévérer dans ce que nous avons d’abord formulé à travers les concepts de création partagée, art participatif, nouveaux territoires de l’art, etc… Si nous sommes capable d’accroitre la portée de notre discours plus vite qu’il est récupéré, notre surface porteuse augmente, et c’est cela qui importe.
Dans les raisons que tu donnes pour nous expliquer ton retrait, il y a des accusations à demi-mots. Si tu vois, parmi les membres actuels du réseau AF/AP, des hypocrites, des fausses friches, des vendus à l’industrie culturelle ou aux institutions, nomme-les clairement. Moi, ce que je vois, ce sont des gens courageux et convaincus. Des artistes prêts renoncer à la carrière, pour faire ce qu’ils croient juste. Une véritable connaissance du territoire, une détermination à le réapproprier, de l’appétit, de l’imagination, de la force.
Quant à l’insurrection qui vient, moi, musicien qui depuis un an suis privé de mes droits d’intermittent par mon pole-emploi, sous des prétextes toujours plus fallacieux et délirants, moi dont le collectif d’artistes a perdu son équipe administrative, et dont les dirigeants sont tous les deux au RSA. Moi qui partage quelques maigres espaces de travail, dans une mutualisation de la misère toujours plus compliqué, dont le travail sur l’espace public est empêché par l’état d’urgence, etc, etc…, je vais te dire, non seulement je l’attends, mais je la prépare. Elle passe par la synergie entre les mouvements qui luttent contre les nouvelles enclosures, par les droits du vivant, la réappropriation de l’espace public, et la liberté de circulation des connaissances.  Pour y contribuer efficacement, nous devons à tous les niveaux, créer des passages entre les champs, nous avons à fédérer nos luttes.
Tu es en colère, mais tu n’es pas le seul.
Alors, plutôt, que de la retourner contre nous, ce qui, je crois, serait la fourvoyer, donne-nous ta colère – nous en avons besoin !
Rien n’est joué  : le printemps sera chaud !