Sévère Adolescence

Lundi on était au collège, on a mené plusieurs actions, toute la journée, avec toutes les classes. On a demandé aux élèves de troisième de venir se présenter face à la classe puis de déclarer: j’aime Grand Fort Philippe parce que, ou je n’aime pas Grand Fort Philippe parce que…On a demandé la même chose aux cinquième. Pour les plus âgés, sur 34 élèves, un seul a affirmé aimer Grand Fort, parce qu’il y était né et y avait ses amis, les 33 autres, âgés de 14, 15 ans, ont tous dit sensiblement la même chose.
Chez les plus jeunes, c’est exactement le contraire, sur 25 élèves, un seul déclare ne pas aimer Grand Fort, pour les autres:
J’aime Grand Fort parce qu’il y a mes amis
J’aime Grand Fort parce qu’il y a ma famille
J’aime Grand Fort parce que c’est tranquille
J’aime Grand Fort parce qu’il y a la mer
J’aime Grand Fort parce que c’est ma ville et puis c’est tout…
On verra bien ce que disent les élèves de cinquième d’ici deux ans…Et on verra aussi ce qu’en pense les troisièmes dans quelques années…

Intempéries

Il n’a pas été facile aujourd’hui de tous nous retrouver, la neige en a retardé ou bloqué certains…À  midi nous sommes presque tous là pour manger au Dundee, chez Michelle. Sur le chemin, on passe devant chez Lucien, qui nous salue derrière la fenêtre de sa chambre. La table est dressée à notre arrivée, et ça donne envie, Michelle s’installe avec nous, tandis que Jean-Pierre Pernaut annonce les pires températures dans le Nord pour la semaine à venir. Les bons produits de Michelle nous réchauffent un peu, on lui demande si elle ouvre souvent le matin: « ça dépend de mon envie, j’ouvre le soir jusqu’à minuit, une heure alors…et ça depuis 17 ans, et jamais un jour de congé! Mais j’en ai pas vraiment besoin en fait…Et pour aller où? Voir des gens que je ne connais pas? Je suis mieux là! » On est bien chez Michelle et pourrait rester longtemps, écouter Georges Brassens, regarder tous les bibelots, tous les vinyles qui décorent le bar, mais il nous faut repartir. Hervé, Jérémie, Didier et Céline vont trouver les anciens pour leur proposer une valse. Martine doit retourner au montage, et il y a du travail. Nous avons déjà rencontré nombre de gens passionnants et passionnés, les interviews sont longues et fournies.

Douarnenez

Paul Dollet est né le  20 juillet 1930, à l’heure de l’apéritif, au premier étage du Dundee . Quand il l’a raconté à Michelle, la patronne, elle lui a rétorqué : »Ah c’est pour ça que je fais des cauchemars ! » « Mais pas méchamment hein ! Pour rire ! »nous dit Paul.
Paul, bientôt 83 ans donc, est un homme plein d’énergie, et plein de souvenirs, il possède une excellente mémoire et c’est un grand bavard, de son propre aveu. Durant une bonne heure, il se raconte, nous raconte Grand Fort, son choix de ne pas devenir marin comme son père, Miss Grand Fort dont il est tombé amoureux au premier regard, qu’il a épousé juste avant de partir au régiment et qu’il a aimé toute sa vie…Paul nous raconte encore que son père possédait un bateau de pêche de 20 mètres. En mai 1940, Paul, sa famille, des habitants de Grand Fort, et même un cousin du roi des Belges embarquèrent à bord, direction la Bretagne. Le 23 mai 1940, 75 personnes débarquèrent à Douarnenez, dans le Finistère. Paul, du haut de ses 7 ans, fut marqué tout d’abord par les arbres, très présents sur la côte et par les bateaux de toutes les couleurs dans le port. « À Grand Fort on n’avait pas ça, pas d’arbres, et les bateaux étaient tous noirs, et ce jour là, pour la première fois de ma vie, j’ai mangé du thon, et j’ai découvert le papier hygiénique ! » Paul est resté cinq ans en Bretagne, il en garde des souvenirs heureux malgré la guerre. Au fil des ans, il y est souvent retourné avec son épouse, et quand on leur demandait s’ils partaient en vacances en Bretagne, elle rétorquait : « Non, Paul part en pèlerinage. »

Tous à Grand Fort

Lundi la journée a continué par une intervention de toute l’équipe au collège de Grand Fort Philippe. Toute la journée. Et quelques incursions dans la ville. Nous sommes allés au marché, sous un froid polaire, distribuer des tracts-invitations et faire des images et parler, parler, parler… Nous étions avec Sony qui qui connaît tous les habitants de Grand Fort et des environs. Grâce à l’action exemplaire du centre social où il travaille. C’était agréable et vivifiant. Nous nous sommes rendus compte qu’un grand nombre de personnes est au courant de notre présence et du film spectacle que nous présenterons samedi à 17H30 et 20h à la salle des fêtes. En fin de journée nous sommes allés du côté de la mairie, dans une grande maison blanche qui appartenait dans le temps à un armateur. Nous avons rencontré un groupe de personnes très actives qui tous les jours se retrouvent pour confectionner les habits du prochain carnaval ou préparer la journée de la Matelote (le baptême du prochain Géant de Grand Fort Philippe) et qui parlent avec un beaucoup d’enthousiasme de leurs activités et de leur groupe de bénévoles. Certaines participent à ce groupe depuis plus de vingt ans. En toute fin de journée Didier est allé au centre social discuter avec  les personnes de l’association Espoir de vie…

Chez Tintin

Hier, nous étions à l’auberge du cheval blanc. Le cheval blanc est fermé depuis dix jours et ce définitivement, la communauté urbaine a exercé sont droit de préemption, et l’établissement sera détruit pour construire de nouveaux logements. C’était donc la toute dernière fois que Luce et Michel « Tintin » ouvraient leur bar. Pour l’occasion de nombreux habitués sont venus pour parler de leurs souvenirs, et pour un dernier adieu. Luce et Michel prennent leur retraite après 36 ans d’activité. Luce n’a jamais pris un seul jour de congé, elle a ouvert 365 jours sur 365 pendant 36 ans nous dit-elle, « ça n’a pas été si dur, et puis heureusement, on n’habite pas au dessus, alors tous les soirs je pouvais rentrer à la maison, et faire une coupure. » Avant elle, ses parents tenaient l’auberge, elle est ici depuis ses quatre ans. Son père était connu par tout le monde sous le nom de Tintin et reste une figure incontournable de Grand Fort, alors tout naturellement l’Auberge est devenue pour tout le monde « chez Tintin ». Luce est Luce Tintin, et Michel, le gendre, est aussi Michel Tintin! On nous apprend qu’à Grand Fort, on donne énormément de surnoms.

Une dizaine d’habitués sont venus au rendez-vous, mais ils nous reprennent tout de suite: « Non, il ne faut pas parler d’habitués, ici c’est plus une famille, c’était notre maison et aujourd’hui on est tous orphelin. » L’émotion est palpable, on parle de Grand Fort Philippe, de son histoire, des marins, des bateaux de pêche, mais surtout des souvenirs, des anecdotes liées à l’Auberge. Christian et Jean-Louis se sont rencontrés ici et se sont baptisés l’équipe de 18 heures: les Vendredi et Samedi  pendant des années ils se sont retrouvés pour l’apéritif. Ils avaient l’habitude d’emmener leurs enfants, surtout pendant les périodes de carnaval. Leurs enfants ont grandi et se sont marié. Aujourd’hui Christian et Jean-Louis ont deux petits enfants en commun.

Jean Jacques Wadoux

Beaucoup de peintres et de musiciens ont vécu et vivent à Grand Fort Philippe. Seurat et puis André Derain qui a réalisé quelques tableaux sur Gravelines. Et bien sûr Arthur Van Hecke qui a eu un de ses premiers ateliers à Grand Fort Philippe. Son ateliers étant dans une ancienne école de Grand Fort Philippe, pour éviter de devoir remplacer les carreaux de fenêtres il y mettait certaines de ses toiles. Par la suite tout a été détruit et les toiles ont disparu. Et il y a Nees van Steelant qui faisait partie du groupe de la monnaie à Lille qui après un séjour à Grand Fort Philippe dans ses jeunes années avait décidé de devenir Grand Fort Philippois. Il s’était peint sur le mur de sa maison. Souriant derrière les arbres. Tout le monde l’a connu. Il avait une vieille Volkswagen avec tout son matériel de peinture en désordre dans sa voiture. On le voyait souvent arrêté devant quelques cafés du village où on lui donnait à manger en échange de quelques peintures. C’est sans doute la raison pour laquelle beaucoup de Grand  Fort Philippois ont un Nees van Steelant chez eux. Et il y a aussi Raymond Picque qui a fait beaucoup de dessins à la plume. Il s’est inspiré des ateliers de construction maritime. Il peignait par ailleurs de façon très expressionniste. Il a croqué des gens qu’il rencontrait sur un carnet, à main levé. Des gens qu’ils rencontrait dans Grand Fort Philippe. Il a peint des gens qu’il voyait de son atelier. Lors d’un carnaval il a peint  » tit baptiste  » qui avait un enfant sur les jambes et Matou, un figure de la ville. Jean Jacques Wadoux est lui même peintre et photographe. Il peint des harengs fumés dans leur papier d’emballage qu’il vient d’acheter chez le poissonnier.