BOURDIEU Pierre, Pour un savoir engagé,
Contre-feux 2, Raisons d'agir, 2001, extrait p.35-37



(...) Les intellectuels (j’entends toujours par là les artistes, les écrivains et les savants qui s’engagent dans une action politique) sont indispensables à la lutte sociale, tout particulièrement aujourd’hui, étant donné les formes tout à fait nouvelles que prend la domination. Nombre de travaux historiques ont montré le rôle qu’ont joué les think tanks dans la production et l’imposition de l’idéologie néo-libérale qui gouverne aujourd’hui le monde; aux productions de ces think tanks conservateurs, groupements d’experts appointés par les puissants, nous devons opposer les productions de réseaux critiques, rassemblant des « intellectuels spécifiques » (au sens de Foucault) dans un véritable intellectuel collectif capable de définir lui-même les objets et les fins de sa réflexion et de son action, bref, autonome. Cet intellectuel collectif peut et doit remplir d’abord des fonctions négatives, critiques, en travaillant à produire et à disséminer des instruments de défense contre la domination symbolique qui s’arme aujourd’hui, le plus souvent, de l’autorité de la science; fort de la compétence et de l’autorité du collectif réuni, il peut soumettre le discours dominant à une critique logique qui s’en prend notamment au lexique (« mondialisation », « flexibilité», etc.), mais aussi à l’argumentation, et en particulier à l’usage des métaphores; il peut aussi le soumettre à une critique sociologique, qui prolonge la première, en mettant au jour les déterminants qui pèsent sur les producteurs du discours dominant (à commencer par les journalistes, économiques notamment) et sur leurs produits; il peut enfin opposer une critique proprement scientifique à l’autorité à prétention scientifique des experts, surtout économiques.


Mais il peut aussi remplir une fonction positive en contribuant à un travail collectif d’invention politique. L'effondrement des régimes de type soviétique et l’affaiblissement des partis communistes dans la plupart des nations européennes et sud-américaines a libéré la pensée critique. Mais la doxa néo-libérale a rempli toute la place laissée ainsi vacante et la critique s’est réfugiée dans le « petit monde» académique, où elle s’enchante elle-même d’elle-même, sans être en mesure d’inquiéter réellement qui que ce soit en quoi que ce soit. Toute la pensée politique critique est donc à reconstruire, et elle ne peut pas, comme on a pu le croire en d’autres temps, être l'œuvre d’un seul, maître à penser livré aux seules ressources de sa pensée singulière, ou porte-parole autorisé par un groupe ou une institution pour porter la parole supposée des gens sans parole. C’est là que l’intellectuel collectif peut jouer son rôle, irremplaçable, en contribuant à créer les conditions sociales d’une production collective d’utopies réalistes. Il peut organiser ou orchestrer la recherche collective de nouvelles formes d’action politique, de nouvelles façons de mobiliser et de faire travailler ensemble les gens mobilisés, de nouvelles façons d’élaborer des projets et de les réaliser en commun. Il peut jouer un rôle d’accoucheur en assistant la dynamique des groupes en travail dans leur effort pour exprimer, et du même coup découvrir, ce qu’ils sont et ce qu’ils pourraient ou devraient être et en contribuant à la recollection et à l’accumulation de l’immense savoir social sur le monde social dont le monde social est gros. Il pourrait ainsi aider les victimes de la politique néo-libérale à découvrir les effets diversement réfractés d’une même cause dans les événements et les expériences en apparence radicalement différents, surtout pour ceux qui les vivent, qui sont associés aux différents univers sociaux, médecine, éducation, services sociaux, justice, etc., d’une même nation ou de nations différentes. (...)