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GUY ALLOUCHERIE / BASE 11/19 > CARNET NOVEMBRE 2005

« Que tous les arts frères de l'art dramatique soient donc invités ici, non pour fabriquer une « œuvre d'art totale » dans laquelle ils s'abandonneraient et se perdraient tous, mais pour que de pair avec l'art dramatique, ils fassent avancer la tâche commune, chacun selon sa manière, et leurs relations les uns avec les autres consisteront à se distancier mutuellement »

Bertold BRECHT, Petit organon pour le théâtre

Confronter le corps de l'artiste au corps de l'histoire, aux corps en devenir. Le comédien, l'acrobate et le danseur. Le texte, la danse et le cirque. L'histoire se déroule sur la scène. L'histoire se déroule sur la piste. L'œuvre est dans la démarche. L'œuvre est dans ce qui nous a amenés à vouloir faire ce nouveau spectacle qu'on appelle   Base 11/19   : nos travaux dans les quartiers et le travail acharné des acrobates et des danseurs, leur défi au temps et à la vie, leur rage au travail, leur volonté d'en découdre, leur manière de tenir tête, de mettre leur corps en travers. No passaran.

Base 11/19  , c'est d'abord un nouveau spectacle de cirque. Un spectacle de cirque, danse, théâtre, vidéo. C'est dire qu'on va raconter ce qu'est le 11/19 entre danse, cirque, texte et vidéo. Le site du 11/19, c'est le carreau de mine où se trouvent les puits 11 et 19, à Loos-en-Gohelle, dans le bassin minier du Pas de Calais. Le 11/19, c'est le lieu où sont installées la scène nationale Culture Commune et notre compagnie, HVDZ Faire un spectacle à partir du 11/19, c'est raconter ce qu'on y fait et ce qui nous y a amenés et tout... C'est un lieu très marqué, un lieu de présence ouvrière. Parler de l'histoire passée et présente. On sait très bien qu'on ne pourra pas tout dire. C'est parler d'un combat, d'une volonté de créer ensemble des nouvelles formes d'art, en lien avec les populations des cités ouvrières au centre desquelles se trouvent le 11/19. « Pour changer le monde » comme dirait Marx et « changer la vie » comme dirait Rimbaud.

Appeler ce spectacle Base 11/19 , c'est pour mieux faire encore du cirque, de la danse et parler de culture, de culture ouvrière, d'éducation populaire, d'action culturelle, d'action artistique.
L'idée de faire un spectacle sur le 11/19, c'est continuer sur notre histoire propre.

Tu peux pas savoir ce que ça m'a fait à moi. Faut savoir que mon père était mineur de fond. Je l'ai déjà dit, et j'ai passé un temps fou, un long temps fou de ma vie à vouloir fuir cette région, le bassin minier du Pas de Calais ; parce qu'on m' avait dit qu'elle était maudite et sans avenir et que si comme on dit on voulait faire sa vie, réussir comme on dit, fallait eh ben s'en aller, fuir. Et me voilà à monter des spectacles sur un ancien carreau de mine. Mon père m'a toujours tenu éloigné le plus qu'il pouvait de la mine. Il m'en a très peu parlé comme à mes frères et sœurs. Il voulait être sûr qu'on n'y descende jamais ou quelque chose comme ça…Et voilà que je travaille sur un carreau de fosse… 

Base 11/19 , c'est dire qu'on n'aurait pas continué à faire du théâtre si on n'était pas tombé sur cette friche industrielle. Un spectacle en forme d'hommage et c'est pas plus mal par les temps qui courent (à l'heure où j'écris faute de moyens au 11/19, on licencie neuf personnes à Culture Commune). Faut savoir que notre implantation à Loos-en-Gohelle a considérablement et en profondeur transformé les objectifs de nos actions. C'est raconter cette histoire extraordinaire, ce vaste site industriel transformé en centre d'art, de culture, de rencontres des publics et d'artistes qui s'engagent pour que la société bouge, pour plus de justice et d'égalité, contre la banalisation de l'injustice sociale, parce que nos vies valent mieux que leurs profits…

Au commencement était la base 11/19… Je me suis intéressé aux paroles ouvrières parce que la compagnie HVDZ à laquelle j'appartiens est venue s'installer sur cet ancien carreau de mine, ce site minier, en tant que compagnie associée. C'est à l'écoute et dans la proximité du travail de Culture Commune que la compagnie a commencé à développer des projets en lien avec les paroles ouvrières. C'est venu au fur et à mesure, au contact en particulier d'Isabelle Demailly qui depuis le début de l'installation de Culture Commune au 11/19 mène un travail de recherche et de collecte de témoignages sur la mémoire ouvrière autour du site et au delà.
Au départ, on s'est installé au 11/19, comme ailleurs sauf qu'on sentait bien qu'on était dans un lieu plus fort que tous les théâtres qu'on avait connus jusqu'alors. Mais pour ainsi dire on n'avait aucune idée de ce qu'on voulait y faire. Pour dire la vérité, en ce qui me concerne, je pense qu'en arrivant au 11/19, j'étais sérieusement largué. Je ne savais plus du tout à quels saints me vouer ni pourquoi j'avais pris la décision un jour de faire du théâtre... »

Puisque c'était ça, eh ben on allait voir du côté du 11/19 et… du cirque et de la danse.

Les comédiens, acrobates, danseurs s'empareront à leur manière de l'histoire du site du 11/19.
Base 11/19 ou un spectacle de cirque avec toute sa troupe, les artistes, les garçons de piste, le présentateur. Un cirque avec sa mélancolie, ses tragédies, ses techniques, ses fulgurances. Un cirque qui laisse des traces sur son passage. Les artistes prennent à bras le corps l'histoire du 11/19, la porte à bout de bras, la mettent en jeu dans l'imbrication des corps, la mise en péril physique, le dépassement, l'épuisement, pour la conjurer, en être à la hauteur, la défier et se l'accaparer.
De toute façon, on ne pourra pas tout dire et comme toujours on n'en sortira pas indemne. Mais il faut en être digne. Une façon de s'obliger au dépassement. Cette fois, c'est sûr, on dépassera les limites. Pour ne pas en rester là…

L'acrobatie, la danse, le spectacle pour transformer ses faiblesses, ses handicaps en valeur ajoutée. Dans Base 11/19 , il sera question de Culture ouvrière et de luttes. Il y sera question de se battre. Il y sera question de danger. Danger d'être dans un monde soumis à une seule et unique logique économique comme si aucune autre alternative politique et économique n'était envisageable et que le rouleau compresseur du capitalisme mondialisé était lancé et que rien ne pouvait le freiner. Danger pour tous ceux que la prospérité économique des pays riches a laissé, laisse et laissera pour compte : les humbles et les humiliés d'où, on ne peut s'empêcher de le penser, naîtra l'espoir.

C'est pour parler de tout ça qu'on fera l'acrobate, qu'on mêlera danse, théâtre et vidéo. D'ailleurs, ça n'est pas nouveau, on fait ça tout le temps, on ne fait plus rien aujourd'hui qui ne prenne en compte le réel.

Au commencement était donc le 11/19…On s'y est installé en 1998. On a attaqué la veine, creusé la galerie, on est allé à l'abattage. On a fait J'm'excuse, Inventaires, Clown littéraire avec élastique, Les Sublimes,  La Tournée des Grands Ducs et  Les Veillées et maintenant Base 11/19 . Plus rien ne se fait aujourd'hui dans tout ce qu'on entreprend sans une prise en compte du monde extérieur et du monde du travail en particulier. On croise la parole des gens, ouvrier(ère)s, responsables d'associations revendicatives ou autres, habitants des quartiers et la danse, le cirque, l'art du corps. C'est la façon qu'on a trouvé de parler du monde dans lequel on vit avec le désir violent de lutter, de reconstruire avec les gens, de changer le monde, de penser qu'un autre monde est possible. Hier, j'étais avec un ami, son père travaillait à Metaleurop et son frère aussi. Son frère a été licencié. Aujourd'hui il est en formation, à 45 ans. Sa femme travaille dans une agence d'intérim. Tous les soirs, elle va voir sur une fiche si elle bosse le lendemain, ou pas. Certaines semaines, il me disait, en une semaine elle peut faire les trois postes et puis plus rien… Alors il disait pourquoi ils ne font pas la révolution et il ajoutait : et nous aussi, avec ! 

Parler du monde. A partir de l'endroit où on se trouve. Dire nos rencontres, notre chemin avec les acrobates, les danseurs, parler d'un travail en nombre, d'un travail collectif. D'un acharnement au travail. On n'en sortira rien si on ne travaille pas. Si on ne s'en donne pas les moyens.

« Le simple désir d'observer et de témoigner, me porte à m'investir corps et âme dans le travail forcené qui me permet d'être à la hauteur des expériences dont je suis le témoin indigne et démuni dont je veux à tout prix rendre compte ».

Pierre BOURDIEU, Esquisse d'une auto-analyse

L'acrobatie, la danse comme une manière de faire front (un entraînement au combat). Le corps comme le prolongement d'une idée. Le corps comme une autre idée. Le corps mobilisé tout entier… Les acrobates, les danseurs, les comédiens tiennent tête, accusent les coups. Allier le corps, le geste à la parole, comme une recherche d'authenticité ou quelque chose comme ça…

«…L'idéologie d'un poème n'est pas uniquement politique, elle est aussi poétique : c'est-à-dire une idéologie littéraire particulière. Bref, l'idéologie d'un écrivain n'est rien d'autre que sa conscience littéraire (exprimée à travers une série d'opinions, les unes précises, les autres, c'est sûr, confuses) dont l'effort consiste à fondre de façon stylistiquement irréversible les schémas de son idéologie politique proprement dite et ceux de son idéologie esthétique, qui, souvent, ont des origines bien différentes. Dans mon cas, l'idéologie politique est le marxisme, alors que l'idéologie esthétique provient du décadentisme, même profondément transformé, et entraîne avec elle des restes d'une culture dépassée : évangélisme, humanitarisme… L'idéologie politique tend vers le futur, l'idéologie esthétique (essentiellement pour l'écrivain) est marqué par le passé (la tradition). Fusion et opposition à la fois. L'idéologie d'un écrivain est son idéologie politique – qu'il partage en tant que donnée logique et morale avec tous ceux qui pensent comme lui – mais coulée à l'intérieur d'une conscience individuelle qui représente le comble du particularisme, avec toutes ses survivances et ses contradictions. »

Pier Paolo PASOLINI, Dialogues en public

Faire un spectacle qui s'appelle Base 11/19 , c'est dire aussi comment on en est arrivé là !

Un été, Kader Baraka me téléphone d'Etretat et me dit je rentre lundi. On était fin juillet. Il me dit : on pourrait faire un spectacle ! En août souvent, on s'ennuie ! Alors on s'est retrouvé dans la petite salle numéro 1 du 11/19 et voilà, on s'est mis au travail. Kader n'était pas vraiment dans son assiette à cette époque mais on a dit qu'on travaillerait alors on s'y est tenu.
Kader, son père il était mineur et imam à la mosquée de Fouquières. Comme on est des enfants de mineurs, la mine, c'est comme une culture commune, avec Kader, entre nous, on en parlait, de temps en temps. On parlait des corons et tout… et on a fait un spectacle sur Kader, son histoire personnelle. Ça c'est appelé J'm'excuse.

Dire comment j'en suis arrivé là. Parler d'un sentiment rémanent d'imposture. A d'autres endroits de honte, de lâcheté, quelquefois de trahison… Parler du doute. Dans les bons jours, on dira que c'est du doute et dans les mauvais jours, que c'est un grand écart douloureux jusqu'à la rupture entre le monde ouvrier d'où je viens et le monde de l'art. Approfondir cette question là… Il en a fallu des concessions et des volontés d'assimilation pour que je me fasse à l'idée, et puis que je forge l'idée qu'être artiste, ça servirait à quelque chose. Il a bien fallu trouver une forme. Qu'est-ce qui me permettrait de raconter tout ça ? - je n'ai pas été élevé dans la culture des mots. Avoir recours ensemble aux danseurs, acrobates et comédiens pour libérer un coin de paroles. Revenir à des rêves d'enfance.
Dire que c'est un travail collectif. Danseurs, acrobates, comédiens, chorégraphe, dramaturge, scénographe, concepteur lumière, constructeurs, metteur en scène…
Redire que si je n'étais pas revenu au 11/19, je n'aurais plus jamais fait de théâtre. C'est ça aussi qu'il faut dire pour être honnête. Dire que lors du premier spectacle qu'on a fait ici sur les paroles ouvrières, j'en étais à me demander si ça faisait théâtre et dans quoi je m'étais embarqué, à quoi ça rimait …

Parler du 11/19, c'est raconter des histoires.

C'est parler aussi d'une époque, où Kader était encore avec nous. C'est parler encore de Calais, du film Oh Mamy qu'on a réalisé sur les réfugiés, à Calais, qu'on avait diffusé aux sans-papiers en grève de la faim à Lille, en soutien. Tout comme on avait joué J'm'excuse  quelques jours plus tôt dans le même cadre quelques jours avant la mort de Kader. C'est évoquer Kader, encore et toujours parce que tant qu'on vivra, il ne sera pas mort. Pourquoi disait Fatima B. nos parents ne nous ont pas poussé, forcé à travailler quand on était à l'école ? – ils devaient penser que ça n'était pas pour nous…
Je me souviens de cet hôpital à Lomme dans la banlieue de Lille où les grévistes de la faim avaient été accueillis au bout de 40 ou 45 jours de grève de la faim. (Mon père est mort dans cet hôpital un an et demi plus tard. Rien à voir mais quand même ! ) La grève des sans-papiers est tombée en même temps que le mouvement des intermittents. C'est bien tombé. La convergence des luttes a fait plier les autorités. Les sans-papiers ont obtenu leur autorisation de séjour. Au 11/19, il y a eu une projection du film, suivi par un débat sur l'état des luttes à ce moment là.

Faire Base 11/19 , c'est continuer de chercher, développer notre action, aller au contact, multiplier les rencontres, les essais, les expériences… Rendre compte de l'état du monde, par nos inventions et la participation des gens croisés lors de nos actions artistiques en dehors du lieu de la répétition. Rendre compte, rendre des comptes et prendre en compte le réel. Comment on en est arrivé là ? Que faire ?

Base 11/19 , comme un temps de répétition, de travail en train de se faire, un travail en évolution…

Base 11/19 , c'est d'abord une accumulation de matériaux : textes, musiques, sons, improvisations, solos, duos, chorus, images, techniques de cirque. De ces matériaux naîtra au fur et à mesure de la recherche un spectacle, une histoire particulière… Celle d'un groupe d'artistes installés dans une friche industrielle. Pas une histoire, mille histoires.
 

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